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Ressource naturelle, renouvelable, et abondante sur le territoire européen, le bois est l’un des leviers du projet de développement durable européen. En France, un projet de loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt [i] a été présenté en octobre dernier en Conseil des Ministres. Entre autres, la future loi visera à améliorer la compétitivité de la filière forestière française et son mode de gestion. L’occasion de rappeler quelques-uns des paradoxes qui caractérisent l’industrie.

Chaine de valeur bois

Paradoxe 1 : La disponibilité forestière a augmenté de manière significative depuis 20 ans sans générer un essor durable de l’industrie du bois et malgré un marché porteur

Sujette à de fortes ponctions au Moyen-Âge et jusqu’au milieu du 19ème siècle, la forêt française croît continuellement depuis un siècle (+ 20% entre 1975 et 2007, +40 000 ha / an de nos jours[ii]). Avec une surface forestière couvrant près d’un tiers du territoire soit plus de 16 millions d’hectares, la France dispose aujourd’hui de la quatrième surface forestière d’Europe, derrière la Suède, la Finlande, l’Espagne[iii].

Pourtant les différents produits issus de l’industrie du bois connaissent une stagnation depuis les années 1990 (voir graphe ci-dessous). Cet essoufflement a été accentué ces dernières années par la crise de 2008 qui a particulièrement impacté certains des débouchés traditionnels de la filière (construction, emballage).

Les scieries françaises sont particulièrement touchées: depuis 2009, la production annuelle de sciages en France est redescendue sous son niveau de 1975. Dans le même temps, les grands producteurs de l’OCDE (Amérique et Europe du Nord) maintiennent des niveaux de production très supérieurs : la production de sciages en Europe du Nord a doublé depuis 1975. Même la production française de bois de chauffage stagne, malgré l’engouement récent pour cette ressource « durable » (cf paradoxe 4).

L’apathie de la filière bois a été constatée dans de nombreux rapports commandés depuis 30 ans par les gouvernements successifs (récemment, rapports Puech en 2009 et Caullet – Attali en 2013). Pour autant, la timide politique industrielle de la France dans ce domaine n’a pas encore permis de dynamiser la filière bois du pays et valoriser le potentiel inexploité de ses forêts.

L’enjeu est de taille : rattrapant progressivement son niveau de 2007, la consommation mondiale de bois devrait continuer d’augmenter sur le long terme, soutenue par la croissance économique des pays émergents (ex : croissance annuelle des importations de bois rond de 8% en Chine, voir ci-dessous), la croissance démographique et le renforcement de certains usages (biomasse).

Paradoxe 2 : La surface forestière reste morcelée malgré les politiques d’incitation à la concentration, et alors que l’industrie du bois exige une taille critique

La forêt française est la réunion d’une multitude de propriétés forestières de taille réduite : 3,3 millions de propriétaires privés se partagent ainsi 72% des forêts de France. 40% de ces propriétés font moins de 10 hectares[iv]. Ce fractionnement des forêts demeure malgré les politiques d’aménagement foncier menées depuis les années 1960: ces politiques, imaginées à une époque où la jeune Europe se rêvait une agriculture productiviste, ont bien abouti au remembrement des parcelles agricoles. Au contraire, la propriété des massif forestiers est restée fragmentée.

La dispersion des forêts est problématique dans une industrie où la taille peut peser fortement sur le niveau de coûts : une augmentation de la taille des parcelles et donc des volumes produits permet d’amortir plus aisément les équipements (appareils d’abattage) et les aménagements (routes forestières) requis.

En outre, le bois est une ressource de temps long : selon l’essence, il peut s’écouler plusieurs décennies avant qu’un arbre planté puisse être exploité. D’où l’importance d’une taille suffisante des surfaces exploitées pour permettre d’effectuer des rotations entre parcelles.

Paradoxe 3: Malgré la taille de son massif forestier, la France conserve une balance commerciale déficitaire pour la filière bois

Le déficit commercial de la France au titre des produits bois atteignait 6,083 milliards d’euros en 2012[v]. Par contraste, d’autres pays de l’OCDE riches en ressources forestières comme les Etats-Unis, la Suède et le Canada présentaient des balances commerciales excédentaires[vi] la même année. Ce déficit français demeure lorsque l’on distingue les grandes catégories de produits transformés : sciages, pâtes et papiers, (…). Seuls les produits bruts ou peu transformés sont excédentaires : grumes et trituration.

Le déficit traduit les difficultés de la France à se positionner sur les segments les plus créateurs de valeur de la filière bois : la France exporte la matière première (excédents commerciaux en conifères et feuillus) et importe des produits à forte valeur ajoutée issus de la transformation de cette matière première : importations de panneaux et contreplaqués, meubles, papiers et cartons, etc. Cet état de fait traduit un manque de compétitivité des industries de transformation du bois en France : il coûte moins cher d’importer un produit transformé à l’étranger que de le produire localement.

Paradoxe 4 : l’exploitation intensive de bois de chauffage réduit la dépendance aux énergies fossiles mais va à l’encontre de la maîtrise du taux de GES dans l’atmosphère

Le bois énergie est la première source d’énergie renouvelable en France (44%). Cette prépondérance devrait demeurer, sous l’impulsion des politiques engagées dans le cadre du Grenelle de l’environnement. Mais le bois est-il une source d’énergie durable ?

Le bois est une source d’énergie neutre du point de vue de l’émission de gaz à effet de serre (GES) : piégeant le CO2 durant sa croissance, l’arbre ne fait que libérer ce CO2 dans l’atmosphère lorsqu’il est brûlé.

Le bois est également une énergie renouvelable, tant que les quantités brûlées ne dépassent pas les quantités plantées. Cette qualification de ressource renouvelable explique l’engouement récent pour le bois-énergie et les centrales à biomasse, qui devraient renforcer la place (déjà prépondérante) du bois dans le mix des énergies renouvelables en France.

Pourtant, le bois est aussi un puits de carbone, au même titre que le charbon et le pétrole. Sa capacité à capter et retenir le CO2 de manière durable (sous forme de bois vivant…ou de meuble) en fait donc un outil de maîtrise des émissions de GES. Cet outil de maîtrise disparait lorsque le bois est utilisé comme combustible: le CO2 capturé est relâché dans l’atmosphère.

Ainsi, le bois énergie cristallise une tension entre impératifs de production d’énergie renouvelable et de maîtrise des émissions : vaut-il mieux garantir la subsistance énergétique de la France en encourageant le bois de chauffage, ou limiter le taux de GES dans l’atmosphère en encourageant le bois sur pied, le bois d’œuvre et le bois d’industrie ? Le faible pouvoir calorifique du bois comparé à ses homologues fossiles accentue la difficulté d’arbitrer.

Vers une stratégie de filière intégrée?

Les paradoxes décrits ci-dessus invitent à la mise en place de mesures concrètes qui permettent de définir une stratégie bois à l’échelle nationale pour mieux valoriser le potentiel forestier français. Les propositions abondent dans les nombreux rapports passés : création d’un fonds de soutien à la filière (aval), fiscalité adaptée, aides directes et indirectes (primes, prix fixes élevés) aux projets verts de recyclage et de centrale à biomasse, incitations au regroupement des parcelles… Gageons que la future loi, discutée à l’Assemblée Nationale en janvier 2014, permettra de les concrétiser.

Auteurs:
Vincent Eskénazi, Directeur
Quentin Mallet, Senior Consultant

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