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Chaque année le Consumer Electronic Show de Las Vegas réunit plus de 3000 exposants pour présenter les innovations marquantes dans le domaine des technologies de l’information destinées au grand public. Lors de l’édition 2014, près de 10% du salon était consacré à … l’automobile. Avec trois grandes thématiques émergentes – la voiture communicante, la voiture intelligente et la voiture post-moderne – le modèle même du secteur automobile qui peut être repensé. Les partenariats annoncés par Apple et Google lors du salon de l’automobile à Genève, en mars 2014, laissent présager une convergence entre les secteurs.

La longue route de la voiture intelligente

La voiture communicante n’est pas un phénomène nouveau, il y a un lien historique entre les télécoms et l’automobile. Dans les années 80 et jusqu’au milieu des années 90, les premières générations de téléphones mobiles (Radiocom 2000 puis les premiers GSM) étaient appelés « téléphones de voiture ». Leur poids, la taille de leur antenne et la nécessité de recharge les rendaient indissociables de la voiture. La voiture communicante a donc plus de 30 ans !

Dans les années 2000, les cartes jumelles se sont développées : une carte SIM associée au téléphone et son double associé à un autre appareil, très souvent la voiture. Elles permettent de prendre des appels par cascading ou multi-ringing, l’appel pouvant être ainsi transféré. Pour les constructeurs automobiles, elles ont permis de proposer des services d’alertes et d’urgence (appel de détresse). Les cartes SIM jumelles ont connu un vif succès en Grande Bretagne ou en Allemagne, ainsi qu’en France, où elles ont été présentées comme une offre VIP, séduisant ainsi 200 000 utilisateurs .

Par la suite, dans un contexte où téléphoner au volant est mis à l’index, les liens entre le secteur des télécoms et celui de l’automobile sont restés plus anecdotiques avec notamment, des impacts sur les accessoires, par exemplele câble de recharge via l’allume cigare, le kit main libre, etc. Concernant les services de géolocalisation, ils se sont certes développés, mais plus sur la technologie GPS et avec d’autres acteurs que ceux des télécoms.

Depuis quelques années cependant, une 3ème génération apparaît aujourd’hui, avec deux types de voitures communicantes. Equipées de puces 4G, elles permettent des accès aux passagers dans une logique de hotspot wifi et sont ainsi communicantes au sens « réseau ».Au sens « device », les équipements en série de tablettes tactiles proposent des fonctionnalités utiles au conducteur avec un certain nombre d’applications pratiques : par exemple, la recherche de places de parking disponibles (une des démonstrations d’Orange au Hello Show de novembre 2013) ou des applications issues du monde de la géolocalisation qui permettent d’identifier les stations-services les plus proches. A ces services de voitures communicantes  s’ajoutent les services de voitures intelligentes. L’IT permet à l’automobile d’améliorer ses performances de conduite, le coeur de son usage. Audi et Bosch présentent ainsi leurs voitures qui se garent toutes seules, d’abord en épi, le créneau sera l’étape suivante. De la même façon, d’autres  applications permettent d’appréhender l’environnement : assistance au freinage, adaptation des phares à la luminosité ambiante.

Si l’IT permet l’amélioration des performance de conduite, il transforme aussi l’usage premier de la voiture. Par exemple, Apple transforme la voiture en extension de l’Iphone avec son système Carplay qui fait de l’écran de la voiture un moyen d’accès au contenu de l’iPhone, soit par commande vocale (Siri), soit par l’utilisation des commandes classiques du véhicule. Microsoft avec Sync propose des applications similaires.

L’étape suivante, prévue pour 2020, est alors celle de la voiture « post moderne » (par exemple, la voiture à toit solaire de Ford, ou la voiture à  Hydrogène de Toyota), dont le mode de fonctionnement énergétique marquera une nouvelle génération, qui portera la voiture intelligente à son firmament : la voiture sans conducteur. Dans cette voiture, les TIC prendront une place sans précédent.

La voiture 3.0

Au-delà des évolutions fonctionnelles, l’automobile en tant que secteur est aussi touchée par les nouveaux modèles issus notamment des pratiques du web 2.0.
Deux phénomènes sont à noter. D’une part dans le développement des automobiles, les constructeurs se mettent désormais au crowdsourcing. Volvo a ainsi lancé en 2013 sur Facebook, via Volvo On Call, une véritable opération d’open innovation pour les applications du véhicule intelligent.
Plus récemment, Mazda travaille ainsi avec OpenCar, une plateforme de développement en open source dédiée aux voitures connectées. Elle permet de mettre en relation constructeurs automobiles, designers, développeurs et intégrateurs sur de nouvelles solutions et applications. Au-delà de la génération d’idées qu’il permet, le crowdsourcing est un modèle économique en soit, puisque la plateforme rend possible non seulement le développement de nouvelles applications selon les meilleurs standards, mais aussi des certifications, l’accessibilité via le cloud et une monétisation des applications et de leurs nouvelles versions. Les solutions sont soit pour le grand public, soit pour les entreprises avec l’utilisation d’API pour permettre une parfaite intégration dans les différents environnements.

D’autre part, l’impact porte également sur les acteurs classiques de l’écosystème et notamment leur modèle économique. Dans le cas des assureurs par exemple, les offres d’adaptation aux kilomètres parcourus et les bonus/malus ont été lancés depuis quelques années. Une voiture connectée permettrait le développement de ces offres grâce à la traçabilité des kilomètres parcourus et au suivi des risques (ou de non risques) pris par le conducteur. Les constructeurs automobiles peuvent aussi voir une évolution de leur propre modèle économique. Selon le Gartner Group, « en 2017, 25 % des constructeurs automobiles monétiseront leurs offres connectées via des transactions commerciales mobiles réalisées à partir des véhicules». Des alliances industrielles se forment d’ores et déjà. Par exemple, Worldline,filiale de paiement électronique d’Atos s’associe à Here, le système de cartographie de Nokia. Les applications sont autant pour le grand public que pour le secteur B2B (gestion de flotte, suivi des données d’usages ou sécurité des travailleurs isolés).

Autre exemple, SAP via SAP HANA cloud platform et BMW, développent ensemble des services autour des places de parking (disponibilité, prix) et des offres promotionnelles selon la localisation du véhicule.

La convergence télécoms/automobile

Si ces transformations sont de bonne augure pour les prochaines versions de voitures, plusieurs problématiques restent en suspens, notamment la question de répartition de la valeur entre les acteurs, qui est un des sujets clés : les acteurs des télécoms seront-ils de simples sous-traitants de constructeurs automobiles ? Les voitures, deviendront-elles le nouveau terminal de l’industrie des télécoms ? Ces deux scénarios « extrêmes » remettent en question la valeur de ces services connectés/intelligents et leur modèle économique, avec le passage d’une logique d’achat de voiture à une logique d’abonnements de services. Néanmoins, cette transformation de l’industrie automobile, industrie de produit, en une industrie de services, n’est pas nouvelle.
Payer un abonnement pour bénéficier de l’ensemble des services plutôt que d’acheter est un des modèles de déploiement des voitures électriques, inspiré d’ailleurs des systèmes de subvention des terminaux mobiles [1].
Le développement des services communicants ne fait que renforcer cette tendance. La question sera alors, comme dans tout service, de savoir qui aura la connaissance client et bénéficiera des données sur les conducteurs : le constructeur automobile, L’opérateur télécom ou  le fournisseur de service tiers ?

La voiture intelligente et communicante sera une grande pourvoyeuse de données sur l’usage et les déplacements des conducteurs. Avec l’ensemble des données captables (horaires, lieux de déplacements), elle l’est déjà, même si pour beaucoup, activer la géolocalisation depuis son smartphone reste un geste anodin. La dimension orwellienne prend ainsi toute son ampleur.
Les données collectées représentent une véritable richesse pour les entreprises du secteur (par exemple pour les compagnies d’assurance et la gestion des profils de risques) mais ceci pose la question du droit de gestion de ses données par les conducteurs et toutes les implications associées (droit à l’oubli, à la modification etc.). Qui tiendrait alors le tiers de confiance pertinent pour l’utilisateur : son constructeur automobile, son fournisseur IT (opérateur, équipementier, intégrateur pour le B2B) ou un autre acteur ?

Plus largement c’est la position de l’automobile qui est remise en question

Industrie clé de la seconde révolution industrielle (avec l’aéronautique), c’est une nouvelle étape de son cycle de vie qui s’annonce. Cette étape n’est-elle qu’une prolongation de son histoire centenaire ou bien est-ce un signe de transition vers la 3ème révolution industrielle dans laquelle l’automobile sera un terminal comme un autre dans la tendance de l’Internet des objets? La question n’est pas que rhétorique. Dans le premier scénario, le secteur automobile conforte sa nature d’industrie porteuse, capable de tirer vers le haut d’autres industries. Dans le second scénario, le secteur se commoditise comme d’autres, les constructeurs automobiles devenant eux-mêmes « équipementiers » d’un secteur locomotive que sont les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication). Un scénario intermédiaire pourrait être l’apparition de nouveaux acteurs : les agrégateurs de ces services.
Quoiqu’il advienne, c’est une révolution qui touche le cœur du secteur de l’automobile. Non seulement l’usage même de la voiture va changer par le prolongement de la vie quotidienne numérique au sein de l’habitacle la voiture, mais au-delà ce sont les modes de conduites – jusqu’à la disparition du chauffeur tel que nous le connaissons – qui sont impactés. Aujourd’hui, nous sommes tous passagers d’un nouveau cocon mobile… Jamais l’ambiguïté du mot « mobilité », utilisé tant pour l’automobile que pour la téléphonie sans fil, n’aura été aussi percutante.

Jean-Michel Huet, Partner

[1] Pour plus d’informations : Le modèle du téléphone mobile au secours de la voiture électrique, publication 2009 BearingPoint*

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