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Le “paiement mobile” (ou m-payment) est un mot à la mode depuis près de dix ans. Les réalités de développement des services afférents sont cependant plus contrastées qu’il n’y parait. Les services financiers sur mobile proposés par les opérateurs télécoms ont indéniablement constitué une étape décisive en faveur de l’inclusion financière, cause déclarée prioritaire par l’ONU d’ici à 2020.

Les acteurs qui ont proposé des offres mobiles en Afrique ont fourni le premier accès à des services financiers pour des millions de clients et répondent à des besoins majeurs de gestion sécurisée et simplifiée de l’argent en mettant à disposition un portefeuille électronique permettant notamment de retirer et de déposer du cash ainsi que d’effectuer des transferts entre particuliers. Cependant, si le nombre de clients a réellement explosé, particulièrement en Afrique Subsaharienne, le taux d’adoption réelle du service reste faible et les usages relativement basiques.

Assurer une croissance soutenue de l’usage effectif de ces services et proposer une gamme de fonctionnalités de plus en plus étendue représentent des enjeux majeurs pour les pays émergents. De récentes initiatives dans le domaine de la micro-épargne, du micro-crédit et de la micro-assurance constituent de nouvelles avancées clés qui pourraient avoir un impact fort sur le positionnement des acteurs bancaires et télécoms dans la chaîne de valeur et contribuer à accélérer significativement la croissance globale des services financiers, en Afrique tout particulièrement.

Les services financiers sur mobile regroupent une gamme de services qui peuvent être catégorisés en 3 types, du plus basique au plus évolué : les services basiques de tenue de compte et transfert d’argent (dépôt, retrait, transferts en peer to peer) ; les services de paiement et de transfert avancés (salaires, facture, etc.) ; les services financiers (épargne, prêt et micro-crédits, micro-assurance). À fin 2014, plus de 250 services financiers mobiles étaient lancés dans 89 pays. Ils comptabilisaient près de 300 millions de comptes créés.

Si ces chiffres sont impressionnants, il faut cependant également mesurer que l’immense majorité des usages se concentrent sur les usages les plus basiques : dépôt et retrait de cash ainsi que transferts interpersonnels. Le développement de l’usage des services de paiement et services financiers en tant que tels reste un réel challenge. Sur ces derniers, les initiatives de Safaricom, au Kenya, avec son offre de micro-crédit M-Shwari et de Tigo, au Ghana notamment, avec son offre de micro-assurance sont particulièrement notables.

Les acteurs bancaires et télécoms possèdent des atouts et compétences complémentaires sur le marché des services financiers. Selon la réglementation locale et le niveau de développement bancaire, les opérateurs télécoms et les banques jouent un rôle plus ou moins étendu sur la chaîne de valeur. Cette question est au cœur des discussions entre opérateurs télécoms et banques. Car si ces acteurs sont des partenaires, ils peuvent aussi être des compétiteurs.

Les banques ont certains apports clés tels qu’une gamme complète de produits financiers maitrisés ; une maitrise des procédures de sécurités tant du point de vue système d’information que de respects des règles de “compliance” et de risque ; un réseau d’agences avec un personnel qualifié, des distributeurs et des centres de gestion du cash ou bien encore une licence bancaire et la connaissance des relations avec le régulateur financier.

De l’autre côté, les opérateurs télécoms aussi ont leur valeur ajoutée : une marque souvent parmi les plus connues au niveau local (dans les pays émergents les opérateurs télécoms sont aux premiers rangs des annonceurs) ; une base de données importante notamment pour les populations non bancarisées ; un contrôle de la carte SIM, élément important de sécurité des données ; un réseau de distribution indirect avec une forte capillarité. L’une des difficultés est de trouver un bon équilibre entre ces acteurs sur le degré d’investissement et le degré de partage des revenus associés.

Ce débat n’est pas nouveau, mais il prend une nouvelle tournure liée à deux phénomènes. Tout d’abord, le développement de nouveaux services au-delà du paiement. Les services de micro-épargne, micro-crédit et micro-assurances constituent pour un opérateur télécom des services plus évolués qu’il est logique de proposer progressivement à sa clientèle. S’ils font encore figure de nouveauté, ils sont amenés à être progressivement proposés dans l’offre de m-payment de la majorité des opérateurs.

Ces services constituent également, et avant tout, le cœur de l’activité des acteurs bancaires. Les banques avaient avant tout perçu les initiatives de m-payment comme un levier d’accélération de la bancarisation se limitant à la gestion basique d’un compte (dépôt et retrait de cash) et aux transferts interpersonnels. Elles voient maintenant les opérateurs devenir de réels concurrents sur leur cœur d’activité. L’implication des opérateurs télécoms sur ces volets répond à des problématiques que les banques n’ont pas réussi à adresser jusque-là (crédits à des populations à très faible pouvoir d’achat, assurances pour des montants “micros” inférieurs à 50 c$ par mois…).

Elle permet également d’accéder à une large base de client que les banques n’auraient probablement pas pu toucher seules. Cette implication croissante pourrait cependant aussi amener ces acteurs bancaires à revoir à la hausse leurs ambitions et leur velléité de partage dans la chaîne de valeur. L’autre phénomène est l’arrivée d’une nouvelle catégorie de concurrents dans les domaines des services financiers ni bancaires ni télécoms, mais liés à Internet, ceux que l’on appelle les “over the top” : Google, Amazon, Apple, Facebook.

Dans les pays développés ils sont déjà des acteurs qui se développement dans le domaine des services financiers. Ils regardent aussi les pays émergents. Ceci s’explique par le fait que les habitants des pays émergents, y compris africains, sont de plus en plus connectés, que les smartphones sont de plus en répandues notamment dans les classes moyennes et que le niveau de vie de ces pays se marie bien avec des micro-paiements (puis toute la déclinaison micro-épargne, micro-crédit) sur lesquels ces acteurs de l’Internet se sentent légitimes.

Le phénomène est d’autant marquant qu’il accompagne l’essor d’acteurs locaux du e-commerce (Jumia au Nigéria à l’origine qui investit d’autres pays) et de services adaptés au contexte local (le modèle des tontines pour les crédits en Afrique). L’évolution des services financiers sur mobile apporte de nouveaux leviers clés pour le développement économique en Afrique. Les récentes initiatives de micro-épargne, de micro-crédit et de micro-assurance proposées par quelques opérateurs pionniers, au Kenya et au Ghana notamment, sont particulièrement porteuses de promesses.

Outre la création de revenus additionnels, ces initiatives devraient entraîner une émulation saine entre acteurs télécoms et bancaires visant à capter une part croissante dans la chaîne de valeur des services financiers et ainsi accélérer le développement global de ces services en Afrique. Les services “fondamentaux” de dépôt, de retrait et de transfert de cash ont constitué de premiers pas majeurs en faveur de l’inclusion financière. Ils continuent d’accélérer drastiquement la transformation d’un secteur financier informel en un secteur formel.

Dans de nombreux pays, les services financiers sur mobile sont devenus, dans la conscience collective, l’accès naturel au secteur financier. 76,4 % des Kenyans citent ainsi “l’agent de mobile money” comme point d’accès aux services financiers le plus proche et le plus naturel en zone rurale [1].

Un accès plus large au crédit et à l’assurance va constituer une seconde étape clé. Celui-ci aura un impact fort sur le développement économique du continent africain en favorisant aussi bien la consommation et la sécurité des ménages que le développement du bas de marché entreprises. Le crédit favorisant l’investissement dans des biens essentiels (habitation, véhicules…) et l’assurance permettant une meilleure gestion des imprévus sont en effet deux leviers majeurs pour le développement de classe moyenne dans les pays émergents et particulièrement en Afrique.

Le développement des fonctionnalités de paiement marchand et de crédit représente également de formidables leviers soutenant l’essor des TPE et PME. La capacité de développement des services financiers par les opérateurs télécoms, les banques ou de nouveaux entrants “digitaux” sont donc un élément structurant pour renforcer le développement économique des pays émergents.

Jean-Michel Huet, Partner
Olivier Darondel, Manager
Sébastien Cazuguel, Consultant

[1] Source : revue-banque.fr

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