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Depuis dix ans, le secteur de l’énergie a connu d’énormes mutations du point de l’offre mais aussi de la demande, les consommateurs devenant aussi des acteurs.
Analyse de Bopha JUMELET-SOK Manager Energy & Utilities chez BearingPoint.

Quelles sont les transformations majeures à mentionner au cours de cette décennie

La première révolution à citer est l’ouverture du marché de l’énergie sur les segments des entreprises et collectivités (Juillet 2004) et des clients particuliers (Juillet 2006) autrement appelé « l’unbundling ».  Les activités de gestion de réseau de transport et distribution d’électricité et gaz restaient en statut de « monopole naturel », mais tout restait à construire ou reconstruire sur la production et la fourniture d’énergie. Au-delà de la transformation de leurs processus et de l’organisation de leurs fonctions centrales (Finance, Comptabilité, IT, RH…), les fournisseurs d’électricité et gaz ont eu à cœur de s’affranchir de la marque EDF GDF omniprésente dans les esprits. Les fournisseurs ont été contraints de mettre en place des stratégies nouvelles visant à défendre  leurs parts de marché tant sur les offres historiques de type « tarif » (pour les acteurs dits « historiques ») que sur les nouvelles offres dites de « marché » (pour les nouveaux entrants, les fournisseurs dits « alternatifs ») qu’ils ont eu à lancer. Cela m’a passionné d’avoir à structurer les activités marketing, commerciales pour commencer à construire et animer une relation durable auprès des clients.

Sous l’impulsion du protocole de Kyoto (réduction des émissions de gaz à effet de serre),  des craintes sur la rareté des ressources et du réchauffement de la planète, une vague de fond visant à promouvoir le développement des énergies renouvelables a fait surface dans l’opinion publique. C’est à ce moment que les termes « développement durable »  ou les moyens de production alternatifs comme le solaire photovoltaïque, l’éolien ou encore la biomasse ont commencé à être connus des particuliers. Plus particulièrement le photovoltaïque a été aidé par l’état (par ex. sur les tarifs de rachat de l’électricité produite à partir des panneaux éoliens, subventions et aide aux particuliers pour la pose…). Cet essor s’est retrouvé bloqué par un contexte économique de crise (arrêt des subventions) et par une concurrence étrangère accrue sur la production des cellules photovoltaïques.

Il y a eu aussi l’évolution des réseaux (Smart Grid) qui a été permise par les progrès technologiques en matière de télécommunication et d’information (NTIC). Les particuliers, entreprises et collectivités ont alors pu constater qu’on ne raisonnait plus uniquement en termes de prise de courant ou compteur d’énergie mais bien de façon systémique : compteur, maison (regain du secteur domotique) mais aussi ville et bâtiments intelligents (essor de l’Energy Management et des BEPOS – bâtiments à énergie positive). La consommation en énergie des secteurs les plus énergivores comme le transport, le bâtiment (résidentiel et tertiaire) ou encore l’industrie a commencé à être pilotée pour être davantage maitrisée : de simples consommateurs, les clients des fournisseurs deviennent de vrais consomm’acteurs. Ces réflexions sont supportées par le déploiement prochain des compteurs communicants (électricité, gaz, eau) et de la modernisation du réseau sur l’ensemble du territoire français. Le champ des possibles s’élargit puisque l’acquisition des index de consommation sera en temps réel, l’équilibrage offre/demande plus souple, la détection de problème de maintenance (envoi de signaux faibles) sur le réseau sera plus instantanée et permettra une plus forte réactivité.

Enfin, et de façon continue, le secteur énergétique a évolué en termes de réglementation : par exemple les RT (réglementation thermique pour limiter la consommation énergétique des bâtiments neufs depuis 1974),  lois Grenelle 1 et 2, la loi NOME (qui statue la suppression des tarifs réglementés pour les gros consommateurs, le droit d’accès régulé à l’électricité nucléaire pour les fournisseurs alternatifs, le maintien de prix compétitifs pour les consommateurs finaux). ET plus récemment, la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte (adoptée le 22 juillet dernier). Toutes ces règlementations ont stimulé le dynamisme du secteur et permis aux gouvernements successifs de construire des feuilles de route énergétiques conséquentes.

Que faut-il en attendre de la loi sur la transition énergétique ?

Il est important de remettre en perspective les travaux qui ont encadré la loi qui vient d’être adoptée.
Les débats autour de la transition énergétique remontent à 2012 et sont liés aux prévisions alarmistes de la Banque Mondiale sur le réchauffement climatique, à une peur des pays occidentaux d’accroitre leur dépendance énergétique vis-à-vis d’autres pays et à la remise en question du mix énergétique de la France. Pour l’opinion publique, il n’est plus question de maitriser la consommation et d’éviter les «gaspillages » mais bien de viser une sobriété énergétique pour la France.

Le texte de loi est volontariste puisqu’il ambitionne notamment une diminution de la facture énergétique française de 70 milliards d’euros ou  la réduction de 7% du volume de déchets ménagers à horizon 2020. Il rend obligatoire la rénovation des logements pour en améliorer l’efficacité énergétique, mais propose aussi des mesures qui permettront de stimuler l’économie circulaire ou encore d’accompagner financièrement la transition énergétique (par exemple  la mise en place de crédits d’impôts ou de fonds d’investissements publics pour les « territoires à énergie positive »).

Tant en terme de contenu que d’approche, la comparaison avec la dynamique du Grenelle de l’Environnement est évidente : il s’agit de faire de l’Energie un débat de société en invitant l’opinion publique à participer aux réflexions et en adoptant des mesures et directives qui impacteront l’ensemble du tissu économique français.

La forte médiatisation de la conférence « Paris 2015 » de décembre dernier, appelée COP21/CMP11  (21e conférence des Nations Unies sur le changement climatique), l’illustre bien. Cet évènement présidé par la France a constitué une échéance cruciale pour aboutir à un nouvel accord international sur le climat. En tant que pays d’accueil et exemplaire, la France a adopté, six mois avant l’évènement, une législation globale dont une bonne partie des décrets doivent rentrer assez rapidement en application.

Quelles sont les difficultés à prévoir au moment de  la mise en application de la loi ?

Tout d’abord, la fourniture d’énergie reste perçue comme une « utilité » à part entière, à savoir un acte de dépense, et ne passionne pas l’opinion publique, même si cela est en train de changer…

Ensuite, le déploiement de la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte repose en partie sur le déploiement des compteurs Linky et Gazpar. Or, comme beaucoup de pays européens, la France n’a pas encore beaucoup de prise de recul (il n’y a eu que des démonstrateurs et des pilotes). La France se compare ainsi à d’autres pays plus matures, comme les Etats Unis, la Suède et l’Italie, mais les spécificités régionales, culturelles, la structure et la dynamique de marché diffèrent …Cela crée un hiatus.

Par ailleurs des questions fondamentales autour des compteurs restent encore sans réponse tranchée. Par exemple : à qui revient la relation client avec  le consommateur final ? Au fournisseur ou au gestionnaire de réseau de distribution ? Cette question a l’air anodine mais elle va conditionner l’appropriation autour du compteur communicant et le type d’action de communication et d’information à lancer.

Un autre exemple que l’on peut citer est la propriété des données de consommation et leur utilisation à des fins analytiques visant à approfondir la connaissance client de l’habitat, les us et coutumes de chaque foyer, entreprise ou collectivité. Le DataAnalytics fait peur pour des raisons évidentes de respect de la vie privée et détournement à des fins mercantiles. Il pose aussi une question : quels acteurs sont légitimes pour proposer des téléservices autour de la maison connectée, d’aide à la personne, de pilotage de la consommation.

Mais à mon avis, le frein majeur reste l’absence de coordination et de cohérence entre les actions des pays de l’UE. La transition énergétique est pourtant un concept né en Autriche et en Allemagne qui a les mêmes réalités partout dans le monde. A minima, les pays de l’UE doivent s’accorder pour rechercher des synergies de moyens, ainsi que la définition de normes, réglementations communes pour faire caisse de résonnance et vraiment impacter les consommateurs et les responsabiliser durablement.

Comment mieux sensibiliser l’opinion publique ?

Il y’a plusieurs leviers possibles pour toucher différents types de consommateurs à des niveaux différentes

L’éco-citoyenneté, autrement dit « cultiver la fibre verte » en étant transparent sur les risques autour du réchauffement de la planète et en invitant chacun à réagir avant qu’il ne soit trop tard.

 Les mécanismes incitatifs de type bonus/malus, qui vont surtout sensibiliser les gens soucieux de  leurs dépenses au quotidien mais ne permettront pas d’action dans la durée.

Le boom des nouvelles technologies  qui va développer les objets et habits connectés, les « serious games » ou encore le communautarisme sur les réseaux sociaux autour des habitudes de consommation avec l’ inter comparaison avec le profil de ses « friends »  ou « voisins » comme le propose la page Facebook d’Opower aux USA

Dans quelles directions pouvons-nous progresser encore ?

Les débats autour de la transition énergétique devront aller plus loin en proposant une réflexion d’ensemble autour de l’avenir des réseaux de transport et de distribution en France et des directives dont les impacts devront être tangibles et mesurables dans la durée car ils permettront d’engager une transformation au long cours. Pour que la thématique se pérennise, elle devra placer les consommateurs au cœur de la transformation.

Auteur:
Bopha Jumelet-Sok, Senior Manager

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