Du bleu de cobalt aux batteries li-ion : l’histoire du cobalt

Le cobalt est un minerai dont l’utilisation a divergé au fil des époques et civilisations. L’usage connu le plus ancien remonte à l’Antiquité ; des vestiges de verres, céramiques, poteries et vaisselles colorés en bleu par les sels de cobalt ayant été retrouvés en Egypte, en Chine ou encore en Perse. Ainsi le cobalt fut-il utilisé uniquement à des fins décoratives pendant plus de 2000 ans. En effet, les propriétés métalliques du cobalt ne seront découvertes qu’en 1735 par G. Brandt, un chimiste et minéralogiste suédois. Le cobalt gagnera ensuite en importance dans le secteur de la métallurgie à partir du XIXe siècle grâce à sa résistance à la corrosion et aux hautes chaleurs, et sa solidité. Il est présent aujourd’hui par exemple dans les turbines à gaz, son alliage à d’autres métaux permettant d’accroître leur résistance, ou encore dans les aimants grâce à ses propriétés magnétiques.

Cependant, le rôle du cobalt a soudainement pris un tournant avec l’essor de l’électrique. Le cobalt est l’un des composants principaux des batteries lithium-ion, batteries que l’on retrouve dans les smartphones ou voitures électriques par exemple. Avec les enjeux de stockage de l’énergie issue du renouvelable, le développement des véhicules électriques, la demande d’appareils électroniques sans fils … les besoins en batteries sont réels.

La croissance de l’électrique fait-elle donc du cobalt le pétrole du XXIe siècle ?

Le marché du stockage énergétique croîtrait de 16% par an entre 2020 et 2030 jusqu’à atteindre 58 milliards de dollars d’ici 2040 d’après une étude de la Bank of America. En parallèle, le marché des véhicules électriques explose également. Bien que les véhicules électriques aient un taux de pénétration encore très faible (2% du marché automobile français), leur croissance annuelle mondiale de 60% entre 2014 et 2018 (McKinsey, 2019) permet d’espérer une évolution majeure du secteur automobile dans les années à venir.

Cette demande grandissante pour les batteries lithium-ion a fait chuter les prix de 85% entre 2010 et 2018

tandis que les besoins en stockage en 2030 sont estimés à 14 fois le niveau d’aujourd’hui (BloombergNEF, 2019)

Vous l’aurez compris, le cobalt étant un composant primordial aux batteries li-ion et la demande en batteries explosant, le marché du cobalt suit donc la même évolution.

Le marché du cobalt a plus que triplé entre 2014 et 2017, passant de 2,7 Md€ à 8,8 Md€, et atteindrait 12,93 Md€ d’ici 2025 (Adroit Market Research, 2019). Le cours de la tonne de cobalt a également atteint un nouveau record de 95 500$ en mars 2018. Si l’on suit les scénarios les plus optimistes, la demande actuelle et future ainsi que la rareté de la ressource pourraient ainsi faire du cobalt le « nouveau pétrole » de ce siècle.  

L’essor du cobalt restreint par des enjeux majeurs d’ordres géopolitiques et éthiques

Le cobalt semble avoir de beaux jours devant lui, mais n’y a-t-il pas des obstacles à son essor ? Quid de la rareté que nous venons de mentionner ?

En effet, la production de cobalt n’est pas également répartie dans le monde. 50% des ressources mondiales sont centralisées dans un unique pays : la République Démocratique du Congo, qui a produit ainsi à lui seul 72% du cobalt mondial en 2018 (Darton Commodities, 2018). L’Australie (20%), Cuba (14%) et d’autres pays (à très petite échelle) se partagent le reste des ressources mondiales de cobalt. L’extraction du cobalt étant très localisée, il existe donc des risques de variation de la production : par exemple lorsqu’il y a des incidents dans les mines forçant l’arrêt des activités ou si la situation politique de la RDC venait à soudainement se dégrader (pour rappel, conflits armés, violence et pauvreté sont toujours présents en RDC aujourd’hui).

Par ailleurs, non seulement la production de cobalt est centralisée, mais elle s’épuise également. Bien que d’origine naturelle, cette ressource n’est pas « renouvelable ». Tout comme beaucoup de ressources, le rythme de consommation actuel de notre société mène à son épuisement. Les 140 millions de véhicules électriques estimés en 2030 nécessiteront ainsi 263 000 tonnes de cobalt (Financial Times, 2019). En 2010, l’épuisement total du cobalt était évalué à 2120, soit dans un siècle, alors que la production du cobalt était bien inférieure il y a une décennie.  

Cependant, la rareté n’est pas le seul enjeu dans la production de cobalt. Le minerai est extrait dans des conditions qui ont depuis longtemps été jugées dramatiques au niveau éthique. Les producteurs ferment les yeux sur la pollution engendrée par l’extraction et le transport du cobalt, accrue par l’absence de réglementation environnementale en RDC, premier producteur mondial. Erosion des sols, pollution de l’eau et des rivières, poussière etc. sont des exemples de conséquences de la production de cobalt. Mais outre l’impact environnemental, inhérent à l’exploitation minière, et ce quel que soit le minerai, plusieurs ONG ont surtout tiré le signal d’alarme au vu des conditions sociales dans lesquelles travaillent les « creuseurs ». Il existe de plus en plus de mines artisanales à forts risques d’effondrement et d’infections pulmonaires, voire de radioactivité (la présence d’uranium ayant été détectée dans plusieurs mines), et, d’après Amnesty International, 20% du cobalt serait extrait manuellement. De plus, plus de 40 000 enfants travailleraient dans les mines en RDC (Unicef, 2017).

L’engouement pour le cobalt disparaît d’ores et déjà

Alors oui, le cobalt a pu être considéré comme le « nouveau pétrole » de ce siècle grâce à la demande forte et d’excellentes performances économiques en 2018, cependant son succès fut de courte durée. Il est vrai que la croissance du marché des batteries électriques a tiré celui du cobalt vers le haut, toutefois, en chiffres réels, la performance de l’industrie des véhicules électriques est loin d’être suffisante pour soutenir le marché du cobalt. Qui a besoin de batteries électriques dans le secteur automobile hormis Tesla ? La demande reste très marginale. Evidemment, il y a des besoins en cobalt pour les piles et smartphones, mais une fois encore, cela reste mineur. Résultat : la demande prévue en cobalt a été surestimée, les mines ont surproduit et le prix du cobalt a chuté de 58% entre janvier et juin 2019. Glencore, la société minière suisse, a par conséquent fermé Mutanda, la plus grosse mine de cobalt au monde en Août 2019 car elle n’était plus rentable (BBC, 2019).

Par ailleurs, l’essor du cobalt est limité par sa rareté et les appels des ONG aux multinationales à vigiler leurs fournisseurs de cobalt et à prendre leurs responsabilités vis-à-vis des mauvaises conditions éthiques. Ces deux facteurs ont d’ores et déjà poussé les entreprises à substituer le cobalt par d’autres éléments.

Ainsi, Tesla, souhaite depuis plusieurs années réduire la part de cobalt dans les batteries li-ion afin d’anticiper la disparition du cobalt et afin de garantir une chaîne d’approvisionnement plus responsable. Elon Musk a ainsi annoncé en juin 2018 utiliser moins de 3% de cobalt dans leurs batteries, avec un objectif de 0 dans leur prochaine génération de batteries.

Le géant des véhicules électriques a toutefois été devancé par l’entreprise chinoise SVOLT Energy Technology, qui a dévoilé en juillet 2019 la toute première batterie lithium-ion sans cobalt.

Sources :

https://www.adroitmarketresearch.com/press-release/cobalt-market
https://www.amnesty.fr/responsabilite-des-entreprises/actualites/cobalt?gclid=CjwKCAiAlvnfBRA1EiwAVOEgfOj9LBmw5AwiJVFzLlR397gd13hqRCSmJCTVp5qVfe7qKEy5s_qDZBoCoEoQAvD_BwE
https://www.bbc.com/afrique/region-49266426
https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-12-21/global-demand-for-batteries-multiplies
https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-04-03/battery-reality-there-s-nothing-better-than-lithium-ion-coming-soon
https://www.consoglobe.com/fin-des-ressources-la-fin-du-cobalt-cg/3
https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/republique-democratique-du-congo/rdc-glencore-suspend-l-exploitation-du-cobalt-dans-sa-principale-mine_3570857.html
https://www.ft.com/content/a523d770-762e-11e9-be7d-6d846537acab
https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/electricite-la-revolution-du-stockage-est-en-marche-1125040
https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/08/14/la-chute-paradoxale-du-cours-du-cobalt_5499169_3234.html
https://www.mckinsey.com/industries/automotive-and-assembly/our-insights/expanding-electric-vehicle-adoption-despite-early-growing-pains
https://www.reuters.com/article/usa-lithium-electric-tesla-exclusive-int/exclusive-tesla-expects-global-shortage-of-electric-vehicle-battery-minerals-sources-idUSKCN1S81QI

Auteurs :

Marie-Anne Massardier, Consultante
Patrice Mallet, Directeur Associé

Rechercher
Toggle location