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La Russie et l’Europe, une dépendance mutuelle pour le gaz…

La définition la plus concise du terme « géopolitique » nous est offerte par Yves Lacoste qui en fait "l'étude des rivalités de pouvoir(s) et/ou d'influence(s) sur un territoire donné"[1].

Les gazoducs constituent de magnifiques exemples de géopolitique élémentaire dans la mesure où le tracé de ces canalisations conçues pour transporter des gaz sous pression sur de longues distances donne lieu à d’intenses parties d’échecs voire de poker. Le territoire européen, dont la dépendance à l’égard du monde extérieur pour ses approvisionnements en matière fossile ne cesse de croître, se révèle être un terrain de jeu particulièrement propice pour de multiples acteurs - Etats, multinationales, institutions de l’Union Européenne – aux intérêts parfois divergents.

Si les marchés mondiaux du charbon et du pétrole autorisent une diversification des fournisseurs, la dépendance au gaz est plus problématique car l’approvisionnement repose toujours sur des infrastructures coûteuses, longues à construire et nécessitant la recherche de fournisseurs proches. Depuis quelques années, les pays européens s’efforcent de renforcer leurs capacités de regazéification du gaz naturel en construisant de nouveaux terminaux méthaniers. Cependant, le GNL reste cher à produire et les cargos en provenance du Qatar ou des Etats Unis ont eu tendance jusqu’à peu à privilégier l’Asie où le gaz s’achetait plus cher. Dans ces conditions, le voisin russe, deuxième producteur mondial de gaz naturel, apparaît toujours comme le partenaire obligé du Vieux Continent en lui fournissant de 30 à 35 % du gaz qu’elle consomme (contre 10% pour le gaz liquéfié)[2]. Réciproquement, Moscou compte sur le maintien de ses ventes à l’Ouest pour équilibrer son budget à l’heure où l’Asie, Chine en tête, tarde à émerger comme un débouché solide, en dépit de la signature en mai 2016 d’un grand contrat gazier entre Gazprom et son homologue chinois CNPC. 

… à l’origine d’une coopération forcée mais fragile et chaotique.

Conscients de cette interdépendance, la Russie et l’Union Européenne avaient lancé en octobre 2000 un « dialogue énergétique » dont l’ambition était d’assurer la sécurité de l’offre comme de la demande, notamment à travers le développement de contrats d’approvisionnement à long terme. Ce « plan Prodi » devait également contribuer à améliorer le climat d’investissements et comprenait un axe de rationalisation des infrastructures de production et de transport. Las, cette période d’enthousiasme a fait long feu, laissant place à un climat de défiance qui s’est nourri des récurrents conflits politico-gaziers opposant Moscou et Kiev depuis 2005.

C’est ainsi que plusieurs pays de l’Union Européenne ont craint de jouer les victimes collatérales de ces différends, sachant que 80%[3] des exportations de gaz russe vers l’Europe transitaient au début des années 2000 par le grand gazoduc Brotherhood – dont la construction remontait à 1967. Ce fut le cas une première fois à l’hiver 2005-2006  quand Gazprom a fermé ses vannes à destination de l’Ukraine faute d’un accord sur le prix du gaz – la compagnie russe souhaitant mettre fin au tarif préférentiel dont bénéficiait l’ancienne république « sœur ». En janvier 2009, lorsque la pression est de nouveau montée entre Gazprom et l’Ukraine, sur fond d’accusation de prélèvement illégal et de non-paiement des livraisons de gaz, ce sont 18 pays européens qui ont connu des perturbations voire des coupures dans la réception du gaz russe. Le 5 janvier 2009, GDF Suez annonçait une diminution de 70%[4] de ses livraisons de gaz naturel russe en provenance d’Ukraine tandis qu’elles étaient totalement interrompues en Hongrie, en Grèce ou encore en Bulgarie.

Echaudée par ces épisodes, l’Union Européenne a adopté en octobre 2010 le règlement 994/2010/CE relatif à la sécurité d’approvisionnement en gaz naturel visant à renforcer les capacités de coordination et de solidarité européennes. Outre le fait de contraindre les Etats membres à produire une étude sur l’évaluation des risques pour la sécurité d’approvisionnement, ce texte a fixé l’obligation de généraliser les flux bidirectionnels, c’est-à-dire de permettre la réversibilité des flux aux points d’interconnexion transfrontaliers. Mais si l’Europe semble aujourd’hui moins exposée aux soubresauts des relations entre ces anciennes composantes de l’URSS, c’est surtout grâce à la construction de nouvelles voies permettant d’acheminer le gaz russe tout en contournant ce turbulent pays intermédiaire qu’est l’Ukraine. Un pipeline d’une capacité de 16 Gm3, passant sous la mer Noire pour déboucher en Turquie et rejoindre l’Europe via la Bulgarie, a ainsi vu le jour en 2005 à la faveur d’un partenariat entre Gazprom et l’italien Eni. Six ans plus tard, c’est une autre « autoroute gazière » évitant soigneusement l’Ukraine qui a été inaugurée en présence d’Angela Merkel, du Commissaire européen pour l’Energie, Günther Oettinger, et de François Fillon. Le premier ministre français a salué la création de ce gazoduc long de 1220 km,en ces termes : "Parce que la sécurité énergétique est un des fondements de nos économies, l'Europe doit diversifier ses sources et ses voies d'approvisionnement. La création de ce nouveau gazoduc répond à cet impératif"[5]. Ce « Nord Stream », prouesse technologique dont la construction aura englouti près de 9 milliards d’€, fut le résultat de la coopération de sociétés concurrentes sur le marché du gaz (Gazprom, BASF Wintershall, E.ON Ruhrgas et Gasunie, rejoints ultérieurement par GDF Suez) dont les ambitions économiques n’auront pas été contrariées par des considérations politiques.

Auteurs:
Caroline Davriu, Senior Consultante
Patrice Mallet, Directeur

[1] Extrait de l’article « La géographie, la géopolitique et le raisonnement géographique » publié dans la revue Hérodote de mars 2008

[2] Article La géopolitique du gaz de Marie-Claire Aoun du 27/08/2015 https://www.planete-energies.com/fr/medias/points-de-vue/la-geopolitique-du-gaz

[3] Article du 26/09/2016 https://www.planete-energies.com/fr/medias/infographies/gazoducs-russie-cei-vers-l-europe-existants-et-en-projet

[4] Article Usine Nouvelle du 19/01/2009 https://www.usinenouvelle.com/article/crise-du-gaz-russe-chronologie.N28725

[5] Extrait du discours prononcé par le Premier Ministre François Fillon le 8 novembre 2011 lors  de l’inauguration du nouveau gazoduc "Nord Stream" à Lubmin en Allemagne

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