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Des projets de construction de gazoducs tributaires du contexte géopolitique…

Des projets de gazoducs ont connu un destin chaotique…quand ils ne sont pas tout simplement tombés à l’eau. Se range dans cette catégorie « South Stream », qui, bien que lui aussi porté par un consortium emmené par l’incontournable Gazprom accompagné de l’italien ENI (25%), de l’allemand Wintershall (15%) et du français EDF (10%), a connu un clap de fin brutal en décembre 2014. En dépit des 4,66 milliards d’euros déjà investis dans le chantier par l’opérateur gazier russe, Vladimir Poutine a effectivement profité d’un sommet avec le président turc Erdogan pour annoncer l’abandon du projet ou plutôt sa substitution par le projet « Turkish Stream »… avant que les relations entre Moscou et Ankara ne se détériorent à leur tour suite à la destruction par l'aviation turque d'un bombardier russe Su-24 dans le ciel syrien. Pour justifier sa décision, le Président russe a alors argué de pressions exercées par l’Union Européenne sur la Bulgarie à partir de l’été 2014 pour que le pays renonce aux premiers travaux sur le gazoduc débouchant de la Mer noire. Les autorités russes y ont vu un « passage rampant vers des sanctions économiques contre la Russie»[1], en rétorsion de l’annexion de la Crimée au début de l’année. Ce conflit territorial est venu saper les efforts déployés par la Commission européenne et Gazprom pour lever un autre point d’achoppement, à savoir les exigences législatives du troisième paquet énergie stipulant qu'un exploitant de réseau ne peut pas en plus distribuer de gaz. C’est également une bataille géopolitique qui a eu raison du projet de pipeline « Nabucco » qui aurait dû acheminer le gaz de la mer Caspienne vers l’Europe, réduisant par là-même sa dépendance vis-à-vis de la Russie. En effet, pour contrer cette initiative soutenue par l’Union Européenne (et les Etats-Unis), Moscou avait mis sur les rails le fameux projet « South Stream » : la société opératrice de South Stream, détenue à 50% par Gazprom, a doublé le consortium Nabucco dans la signature d’accords internationaux avec les potentiels Etats transitaires. Mieux encore, grâce à l’entremise de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schroeder, Gazprom était parvenu à fortement ébranler le système de partenariat servant de base financière à Nabucco en remettant en question le soutien du géant allemand de l’énergie RWE à ce gazoduc.

…qui révèlent des fractures au sein de l’Europe…

Il serait faux de croire que les affrontements autour de la construction d’un gazoduc sur le sol européen mettent systématiquement aux prises d’un côté la Russie avec de l’autre des pays européens agissant comme un seul bloc solidaire.

Le cas de Nord Stream 2 est un bel exemple des dissensions qui peuvent exister au sein même de l’Europe. En effet, l’Allemagne et des énergéticiens comme ENGIE ont beau présenter la construction de ces deux nouvelles conduites reliant le littoral russe à l'Allemagne via la mer Baltique comme une entreprise purement commerciale, de nombreux pays de l’Est n’hésitent pas à la qualifier, d’« anti-européenne, anti-ukrainienne, anti-slovaque et anti-polonaise »[2]. Il faut dire que le fait de doubler les capacités actuelles de Nord Stream « 1 » contribuerait fortement à assécher le transit par l'Ukraine en concentrant 80% des importations de gaz russe sur un seul itinéraire[3]. La Pologne, fervente opposante au Nord Stream 2, a multiplié les initiatives pour le retarder. Ainsi, Gazprom et ses 5 partenaires gaziers ont été contraints de revoir le montage capitalistique du projet suite à l’avis défavorable rendu par les autorités polonaises de la concurrence.  La Commission européenne ne voit pas non plus le projet d’un bon œil car elle estime qu’il va contre la politique d’énergie commune. C’est pourquoi, à défaut de pouvoir le suspendre totalement, elle entend négocier avec Moscou afin de s’assurer de l’exploitation « transparente et non-discriminatoire »[4] du futur gazoduc, assortie d’une séparation des activités de fourniture et de transport. Mais la Russie fait la sourde oreille se sachant dans une position de force dans la mesure où de grandes puissances européennes, en premier lieu l’Allemagne et la France n’ont aucun intérêt à bloquer un chantier dans lequel ont investi des champions nationaux.

…et exigent de la part des sociétés gazières des trésors de diplomatie et des plans de secours

Quand bien même l’obstacle de la Commission Européenne serait franchi, il resterait encore aux cinq partenaires européens ayant commencé à financer NordStream 2 de s’assurer qu’ils échapperont bien à la menace de sanctions américaines. Une nouvelle loi pourrait en effet offrir au président Trump la possibilité de pénaliser les entreprises qui travaillent sur des pipelines venant de Russie, en limitant leur accès aux banques américaines ou en les excluant des marchés publics aux Etats-Unis. La Chambre des Représentants entend par ce texte punir la Russie – et par ricochet les entreprises européennes collaborant avec elle – pour l’annexion de la Crimée et son ingérence supposée dans les élections américaines. Dans le cas où il devrait renoncer à son investissement dans Nord Stream 2, le groupe ENGIE essaierait-il de se reporter sur un autre projet pouvant lui compter sur les bonnes grâces de la Commission Européenne ? En juin dernier, le commissaire européen pour l’Energie, Miguel Arias Canete, s’est en effet longuement entretenu avec Benjamin Netanyahu à propos de la construction d’un pipeline baptisé « EastMed » supposé relier Israël à la Grèce et à Chypre[5]. L’ouvrage, soutenu par la compagnie grecque IGI-Poseidon (filiale de l’italien EDISON lui-même détenu par EDF) serait alors le gazoduc sous-marin le plus long et profond au monde et permettrait de réduire la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe. Mais d’ici à sa mise en service prévue en 2025, de l’eau dans le gaz dans les relations entre les parties prenantes pourrait faire de ce pipeline une nouvelle victime de jeux géopolitiques. A moins que les Etats européens ne réussissent à faire taire leurs égoïsmes nationaux pour qu’émerge – enfin – une Union de l’Energie.   Affaire à suivre…

Auteurs:
Caroline Davriu, Senior Consultante
Patrice Mallet, Directeur

Références

[1] Déclaration à l'agence de presse Itar-Tass du représentant russe auprès de l'UE, Vladimir Tchijov le 8 juin 2014

[2] Déclaration du premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk en février 2016 au sujet de la construction de NordStream2

[3] Article Les Echos du 24/02/2017 https://www.lesechos.fr/24/02/2017/LesEchos/22391-021-ECH_l-europe-et-le-gaz-russe--une-dependance-en-trompe-l-oeil.htm

[4] Extrait d’un communiqué de presse de la Commission Européenne du 9 juin 2017 http://europa.eu/rapid/press-release_IP-17-1571_fr.htm?locale=FR

[5] Article du Figaro du 15/06/2017 http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2017/06/15/97002-20170615FILWWW00249-projet-de-gazoduc-israelo-chyprio-grec-une-revolutionnetanyahu.php

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