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« Day Zero » n’est pas (que) le titre d’une production hollywoodienne. C’est la menace qui pèse sur les 430 000 habitants de la métropole du Cap en Afrique du Sud (1). De récentes pluies salvatrices ont provisoirement éloigné le spectre d’une fermeture des robinets mais la municipalité devra sans doute procéder à une nouvelle hausse drastique des tarifs en 2019 pour inciter ses administrés à économiser « l’or bleu ». A des milliers de kilomètres de là, dans le Sahara algérien, le décor change mais pas l’obsession de l’accès à l’eau : les manifestations citoyennes s’étaient multipliées en 2015 pour s’opposer aux forages expérimentaux réalisés par la compagnie publique Sonatrach (2). Les agriculteurs redoutaient la pollution et le détournement des rares eaux souterraines engendrés par l’exploitation du gaz de schiste.Face à la convoitise que suscite cette ressource irremplaçable, inégalement répartie et dont la qualité est menacée, des solutions ont été conçues dans le domaine de la production d’eau potable et celui de l’assainissement.

Quels sont les projets types actuellement à l’étude ou déjà mis en œuvre dans le monde ? Comment les multinationales françaises se positionnent-elles sur ce marché nécessitant de lourds investissements. Il ne vous reste plus qu’à vous jeter…à l’eau et le découvrir dans notre série d’articles.

« Money… money ? »

Au-delà des solutions techniques se pose la question des investissements. En effet, en zone rurale comme urbaine, la production et la distribution d’eau potable requièrent de nouveaux équipements. L’enjeu consiste non seulement à financer leur construction mais aussi leur entretien. D’après plusieurs sources, entre un litre d'eau potable sur cinq et un sur quatre se perd dans des fuites de canalisations en France, ce qui représente un total annuel de 1300 milliards de litres d'eau, l’équivalent de 430 000 piscines olympiques (11). Ce grand gaspillage, essentiellement causé par des fuites de branchement, serait le résultat d’un sous-investissement chronique de la part des collectivités locales. Pour remédier à cette situation, le ministère de la Transition écologique souhaite accélérer la rénovation des réseaux. Le coût de ces travaux est estimé à 8 milliards d'€ par an, soit un surplus 1.5 à 2 milliards d’€ par rapport aux sommes actuellement mobilisées (12). Lors de la 1ère phase des Assises de l’Eau organisées cette année, le président de la FP2E*, qui est aussi DG de Véolia Eau, a plaidé en faveur d’un modèle de mix-financement », entre l’État, les services d’eau publics et privés, et les consommateurs. Frédéric Van Heems a insisté sur la nécessité de « mettre le consommateur final au cœur des enjeux de l’eau », ce qui pourrait se traduire en une hausse du prix du m3 d’eau de 40cts sur 10 ans (13).

En Tunisie, la Sonede** a également lancé « un appel aux bonnes volontés », avec dans le viseur la Banque Mondiale, les pays du Golfe et les pays européens (14). En effet, depuis la révolution de jasmin, raccordements illégaux et sabotage des infrastructures se sont accrus. Sans aide extérieure la Sonede ne pourrait ni assurer la maintenance des installations existantes ni poursuivre le raccordement des communes rurales. La directrice générale adjointe chargée de la division internationale de Suez, Marie-Ange Debon, déplore précisément que « beaucoup [trop] de projets so[ie]nt encore orphelins, ne disposant pas de financement » (15).

Lire la première partie de notre étude sur les grands projets mondiaux du marché de l'eau

Des initiatives ambitieuses aboutissent néanmoins : la ville de Yaoundé (Cameroun) est à ce titre exemplaire puisque 650 millions d’euros y ont été engloutis pour moderniser les installations actuelles, les rendre fonctionnelles en permanence ainsi que pour desservir les quartiers jusqu’ici les moins bien alimentés. C’est l’Exim Bank of China qui a mis sur la table 85% du montant nécessaire, le solde étant pourvu par le gouvernement camerounais. La réalisation de ce projet, mené par le consortium chinois Sinomach-CMEC, a été confiée en novembre 2017 à Suez. Le contrat de 43 millions d’€ comprenait le pompage de l’eau brute dans la rivière Sanaga, la construction de l’usine et de stations de pompage ainsi que le transfert de l’eau produite jusqu’à la capitale (16).

Au Nigéria, le groupe français accompagne le Programme d’Appui au Delta du Niger soutenu par l’Union Européenne et le gouvernement du Nigeria à travers ses activités d’études et de conseil dans les domaines de l’eau et de l’assainissement. SUEZ a signé en juillet 2018 une extension de 2 ans d’un contrat initié en 2013 prévoyant la formation et l’accompagnement des associations d’usagers à la gestion locale de l’eau (17).

VEOLIA, autre « major » française de l’eau, a aussi fait du continent africain son territoire de chasse tout en reconnaissant par la voix de son président Afrique et Moyen-Orient  que le marché de l’eau potable n’y est pas lucratif car les administrations publiques se révèlent être de très mauvais payeurs (18).La stratégie désormais poursuivie n’est pas de se détourner totalement des municipalités mais de rééquilibrer le portefeuille de clients avec des contrats industriels réputés plus courts, mais rémunérateurs. Les miniers et les pétroliers, grands consommateurs d’eau, sont ciblés par VEOLIA qui souhaite leur proposer ses services d’exploitation et d’entretien de leurs usines de traitement des eaux.

La première expérience au Ghana ayant été concluante avec la mine d’or d’Iduapriem rentable dès la première année, Veolia prospecte à présent au Mozambique, en Angola et au Maroc. Surtout, le groupe d’Antoine Frérot fonde beaucoup d’espoir sur le mix énergie-eau pour atteindre l’équilibre économique dans ces contrées (19).

Bientôt les « noces » de l’énergie et de l’eau ?

Développer les synergies entre le secteur et l’eau, c’est précisément une préoccupation du Cercle Français de l’Eau qui plaide pour davantage de coordination entre les professionnels des deux bords, au-delà du seul thème de l’hydroélectricité (20). Une piste prometteuse consiste à mieux utiliser les calories des eaux usées pour produire de l’énergie.

Plus ambitieux encore et comme escompté par VEOLIA : une gestion commune des réseaux pour aboutir à une unique facture envoyée aux consommateurs. Expérimenté dans certaines villes, dont Rabat au Maroc, ce système a-t-il vocation à s’étendre ou est-ce un coup d’épée…dans l’eau ?  

Sources :
1.http://www.jeuneafrique.com/525118/economie/afrique-du-sud-le-cap-se-prepare-a-une-penurie-deau-appelee-le-jour-zero/
2. http://www.france24.com/fr/20150224-algerie-gaz-schiste-manifestation-forages-sonatrach-petrole-oppostion-environnement/
11.https://www.prixmicrostation.com/commission-europeenne-consulte-public-reutilisation-eaux-usees/
12. http://www.smartgrids-cre.fr/index.php?p=reseaux-eau
13. http://www.environnement-magazine.fr/eau/article/2018/07/12/120085/assises-eau-les-professionnels-veulent-regagner-confiance-des-consommateurs.php
14. https://tunisienouvelle2014.wordpress.com/2014/02/14/la-gestion-de-leau-reste-delicate-en-tunisie-6/
15. http://www.jeuneafrique.com/mag/526941/societe/distribution-deau-des-projets-en-quete-dinvestisseurs/
16. https://www.easybourse.com/financieres/news/1277931/suez-contrat-cameroun.html
17. http://www.panapress.com/France--le-Groupe-Suez-gagne-des-contrats-dans-plusieurs-pays-africains--13-630553046-68-lang1-index.html
18. http://www.jeuneafrique.com/mag/526932/societe/patrice-fonlladosa-president-afrique-et-moyen-orient-de-veolia-pour-etre-rentable-il-faut-exploiter-a-long-terme/
19. http://www.jeuneafrique.com/mag/263899/economie/en-afrique-veolia-change-de-creneau/
20. http://www.journaldelenvironnement.net/article/eau-et-energie-quelles-synergies,20229

 

Auteurs :
Caroline Davriu , Consultant
Bopha Jumelet, Manager

 

Lire la deuxième partie de notre étude sur les grands projets mondiaux du marché de l'eau

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