Rechercher
Toggle location

La question peut sembler provocatrice, mais mérite d’être posée, tant les investissements chinois se sont multipliés au cours des dernières années, visant particulièrement les acteurs européens de la distribution d’électricité. Au travers de cette politique chinoise qui s’inscrit dans la continuité d’une politique globale de mise en réseau de l’Eurasie, des interrogations naissent quant à la prise en compte du caractère stratégique des réseaux électriques par les États.

La Chine leader de l’énergie

Depuis le milieu des années 2000, la Chine, utilisant ses organisations étatiques (entreprises et fonds publics), s’est lancée dans une politique d’investissements massifs partout dans le monde, en particulier dans le secteur de l’énergie. Ces achats d’actifs dans le secteur de l’électricité ont été faits principalement à travers l’entreprise d’Etat State Grid Corp. of China (SGCC), considérée comme une des entreprises les plus puissantes et les plus riches dans le monde. State Grid Corporation, qui assure avec son concurrent de la China Southern Power Grid la distribution électrique dans les 26 provinces chinoises sur près de 90% du territoire, est aujourd’hui le plus grand gestionnaire de réseau et de distribution d’électricité dans le monde. Elle distribue l'électricité à plus d'un milliard de personnes, et compte 1,72 millions d’employés.

Le développement du courant continu

Pour assurer le transport de l'électricité sur des milliers de kilomètres, la Chine s'appuie sur la technologie dite CCUHT (courant continu ultra haute tension, en anglais High Voltage Direct Current (HVDC)), dont la tension dépasse les 800 kV. Cette technologie connaît un véritable essor depuis les années 2000, avec l'allongement des distances et des puissances transportées. En règle générale, le courant alternatif est privilégié pour transporter l'électricité, permettant d'utiliser des hautes tensions, réduisant ainsi l’intensité du courant, et donc les pertes par effet Joule. Mais au-delà d'une certaine distance, le courant alternatif implique un ajustement permanent de la puissance, qui doit être compensé à intervalles réguliers pour maintenir la tension. Ces fluctuations de puissance entraînent des variations de fréquence, qui peuvent, à leur tour, perturber le reste du réseau. De plus le coût des lignes pour un courant continu est près de 2 fois inférieur à celui pour un courant alternatif.

Pour les Chinois, le développement de lignes à ultra haute tension devait d'abord répondre à un problème national : sa production énergétique est essentiellement située au nord et au centre du pays, où se trouvent les mines de charbon et où le vent et le soleil sont les plus forts, alors que 80 % de la population habite sur le littoral à l'est et au sud. La Chine présentait ainsi le pire taux d’effacement au monde en 2016 (énergie qui aurait potentiellement pu être produite mais qui est non utilisée), avec 12 % pour l'éolien et 6 % pour le solaire.

En 2016, les investissements dans les fermes solaires et éoliennes étaient tels que la Chine s’est retrouvée avec une surproduction de 35 %, selon un rapport de Bloomberg News Energy Finance, impliquant un gaspillage de 56,2 TWh. Certaines installations, toutes neuves, n’étaient même pas reliées au réseau, faute de besoin. C’est pour répondre à cette situation que la Chine a entrepris la construction d'un réseau national à ultra haute tension. Depuis 2006, 19 lignes à ultra hautes tension ont été construites dans le pays couvrant 30.000 kilomètres, dont six reposent sur la technologie de CCHUT.

Un réseau électrique mondial

Voulant capitaliser sur ces investissements coûteux et sur le savoir-faire technologique acquis, SGCC affiche une réelle volonté de créer une interconnexion globale des réseaux de transport électriques depuis la Chine jusqu’en Europe.

En effet, le déploiement des lignes Ultra-haute tension en Chine pourrait également s’appliquer pour la constitution d’un « pont électrique terrestre » entre l’Europe et l’Asie, permettant ainsi de relier les zones de production électrique de Chine occidentale et d’Asie centrale au marché de consommation européen sur plusieurs milliers de kilomètres de réseau Ultra-Haute tension.


Figure 1 : Carte des projets de lignes CCUHT dans le monde
Source : Joint Research Centre, Commission européenne

 

En multipliant les prises de participation, SGCC construit un réseau de transport d’électricité autour de la Méditerranée. Depuis 2012, le groupe a pris des positions significatives dans les réseaux portugais, italien et grec, profitant de la crise économique profonde dans ces pays et de leurs besoins en liquidités.

Au-delà de SGCC, d’autres énergéticiens chinois ont également été impliqués dans des achats d’actifs en Europe dans les domaines du transport et de la distribution d’énergie, suivant leurs domaines d’activités. Le groupe espagnol ACS de services à l’énergie et aux déchets a ainsi été plusieurs fois la cible de rachats ciblés chinois, notamment pour sa filiale de recyclage Urbaser. Un autre grand acteur chinois impliqué est la société, étatique ici aussi, Three Gorges Corp, qui s’est rapidement diversifiée dans la gestion d’actifs à l’étranger notamment suite à l’achat d’une part substantielle de l’énergéticien portugais EDP. Elle est également engagée dans des projets de développement vers l’Europe balkanique, interconnectée au système de l’Union européenne, notamment en Serbie.


Figure 2 : Carte des investissements chinois en Europe dans le domaine de l'électricité
Source : Fondation pour la recherche stratégique

 

L’Europe n’est pas la seule région ciblée, puisque la Chine a investi plus de 21 milliards de dollars au Brésil pour y devenir le leader de la production et du transport d’électricité. En 2015, State Grid a remporté l’appel d’offres pour la construction et l’exploitation de la plus longue ligne CCUHT du Brésil (2 550 km), reliant le barrage de Belo Monte (11 200 MW) à Rio de Janeiro.

Néanmoins, la plus forte concentration d'investissements concerne l'Afrique, avec pas moins de 39 projets d'infrastructures énergétiques annoncés. State Grid devrait ainsi prendre le contrôle d'un projet de 2,8 milliards de dollars pour la construction d'un immense réseau électrique interconnecté pour les pays du sud de l’Afrique.

 

Une indépendance énergétique en péril ?

Au vu de la multiplication de ces investissements au cours des dernières années, certains pays commencent à prendre conscience des enjeux de sécurité énergétique que soulèvent les acquisitions chinoises dans les infrastructures énergétiques dans le monde. En atteste le blocage de l’entrée de la SGCC dans le capital de l’opérateur de réseau à haute tension allemand 50Hertz, en raison de l’importance stratégique de l’entreprise. Plus récemment, c’est l'OPA (Offre Publique d’Achat) de China Three Gorges sur EDP, principal producteur d’électricité et plus grande entreprise du Portugal, qui a été refusée par les actionnaires. Ces derniers se sont opposés à une réforme des statuts, exigée comme préalable par le gendarme boursier portugais. Avant cela, il est à souligner que les Etats-Unis s’étaient fermement opposés à cette opération, du fait qu’EDP y possède des actifs (représentant 3,3% de son chiffre d’affaire).

De plus, le coût de construction d'une route de la soie énergétique Asie-Europe paraît astronomique, sans parler du passage de ces réseaux dans de nombreux pays, qui ne sont pas forcément des alliés de la Chine. Pour ces raisons, une domination de l’ensemble du réseau électrique de la Chine à l’Europe semble compliquée pour ne pas dire impossible. Pourtant, en récupérant des parts dans plusieurs acteurs importants du domaine, les acteurs chinois, SGCC en tête, pourraient être amenés à proposer et imposer une convergence des normes et des pratiques des infrastructures européennes vers ses propres standards, profitant ainsi de leur influence grandissante et de leur savoir faire technologique en matière de réseaux électriques.

 


   Figure 3 : Scénarios possibles d’un réseau CCUHT pour une interconnexion entre l'Europe et la Chine

Source : Joint Research Centre, Commission européenne

Auteurs : 
Soufiane Laraichi, Consultant
Patrice Mallet, Directeur Associé