Depuis la découverte du pétrole à la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis, des villes entières ont été construites autour de la voiture. Composante du rêve américain, elle représentait une certaine vision de la liberté et de l’indépendance. Cependant le premier choc pétrolier en 1973 a mis fin à cela. Dans un contexte géopolitique tendu entre les pays producteurs du Moyen-Orient d’un côté et les Etats-Unis et Israël de l’autre, le pétrole, ou or noir, était devenu une véritable arme. La hausse brutale des prix et la volonté de domination énergétique annonçaient une nouvelle période d’incertitude[i].

Cependant le développement récent du pétrole schiste américain a bouleversé la donne. Entre Juin 2014 et janvier 2016, le cours du baril a perdu 60% de sa valeur. C’est ainsi que les nations productrices de pétrole vont rentrer dans un jeu d’alliances et de stratégies qui va bouleverser le marché de l’or noir durablement.

La ruée vers l’or noir a connu de nombreux rebondissements dans son histoire, depuis la fin du XIXème siècle avec la naissance d’empires tel que la Standard Oil jusqu’aux dernières évolutions du prix du baril liées à la situation géopolitique du Venezuela.

Ces évolutions et manipulations de prix cachent en réalité la puissance de cette arme géopolitique que représente l’or noir.

Ainsi, en 1960 les exportateurs du Moyen-Orient et le Venezuela fondèrent l’OPEP : Organisation des pays exportateurs de pétrole. En 1973, au lendemain de la guerre israélo-arabe, 5 pays de l’OPEP décrétèrent un embargo envers les pays alliés d’Israël et multiplièrent le prix du baril par 4. Entre le mois d’Octobre 1973 et le mois de Janvier 1974, le prix du baril du brut de référence passa de 2,32 dollars à 9 dollars[i]. C’est le premier choc pétrolier. Les américains comprirent alors que le pétrole était devenu une arme politique.

A la suite des attentats du 11 septembre 2001, les liens scellés entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis se sont dégradés. Les Etats-Unis, alors dépendants du pétrole saoudien, décidèrent de s’orienter vers d’autres ressources (tel que l’Angola ou l’Irak à partir de 2003).

Ce changement de stratégie marqua la volonté des américains de devenir énergétiquement indépendant dans l’échiquier mondial.

Ainsi, dès juillet 2006, les compagnies pétrolières américaines démarrèrent l’exploitation du pétrole de schiste dans la formation de Bakken au Dakota du Nord[ii]. Le pétrole de schiste est obtenu grâce une opération appelée le fracking qui se déroule en deux parties : fracturation de la roche de schiste avec des explosifs puis injection d’un fluide composé de produits chimiques permettant de garder la roche ouverte afin de laisser couler le pétrole auparavant piégé.

Cette nouvelle révolution du pétrole a permis aux Etats-Unis de se projeter au rang d’exportateur mondial au même niveau que celui des années 1970 avant les chocs pétroliers et concurrencer ainsi les pays de l’OPEP. Avec un équivalent de 70 milliards de barils inexploités dans le bassin du Permian et des progrès techniques permettant de creuser plusieurs puits par semaines avec une rentabilité en seulement 18 mois, le pari était gagnant pour les pétroliers du Texas et donc pour le gouvernement américain[iii].

La réaction des pays de l’OPEP ne s’est pas fait attendre. Dès le début de l’année 2010, le prix du baril diminua de 25% en 4 mois passant de 110 dollars à 82,60 dollars[iv]. Bien que de nombreux pays exportateurs de pétrole appelèrent à arrêter cette chute en réduisant la production quotidienne de barils, l’Arabie-saoudite afficha clairement son intention de maintenir une production élevée.

Derrière cette décision, se cachait en réalité une alliance indirecte entre les États-Unis et l’Arabie-Saoudite, comme le souligne Thomas Friedman dans le New York Times[v]. Ces prix à la baisse ont servi de pression sur d’autres pays exportateurs notamment l’Iran et la Russie, ennemis de toujours des Etats-Unis. Ces suspicions de manipulation volontaires du prix du baril ont été également dénoncées par le Venezuela, victime collatérale de ce prétendu jeu d’alliances.

Néanmoins, paradoxalement, cette baisse brutale du pétrole affecta directement les États-Unis notamment les producteurs de pétrole du Schiste. L’exploitation de ce dernier nécessite des moyens techniques importants influant directement sur le prix du baril. La rentabilité n’est atteinte qu’avec un baril au-dessus des 50 dollars. L’Arabie Saoudite, chef de file de l’OPEP, jouait ainsi sur de nombreux leviers du pétrole mondial pour maintenir sa domination sur le marché.

Au Texas, à la suite de cette baisse radicale du prix du baril, une résistance s’organisa chez les producteurs de schiste. L’ensemble de l’industrie subit une pression importante faisant craindre à un écroulement complet du marché. Néanmoins, les pétroliers Texans, contrairement à d’autres régions tels que le Dakota du Nord, ont réalisés des investissements mesurés et plus raisonnable – ayant déjà vécus plusieurs krachs pétroliers.  S’engagea alors des efforts importants pour réduire les coûts et garder une certaine rentabilité malgré les prix du baril qui ne cessa de diminuer, passant ainsi sous la barre des 30 dollars en Janvier 2016[vi]. Les salaires de l’ensemble des acteurs du marché furent réduits au minimum vital et de nombreuses activités furent suspendues.

L’Arabie Saoudite, décidée à maintenir ses parts de marchés à l’échelle mondiale, maintint par ailleurs sa stratégie de production élevée, orchestrée par Ali Ben Ibrahim Al-Naïmi, ministre du Pétrole et des Ressources minérales.

Cependant, cette politique de vanne ouverte finit par se retourner contre les Saoudiens. La résilience des producteurs Texans et les prix du baril qui s’effondraient finirent par provoquer des difficultés financières chez les pays producteurs jusqu’à l’Arabie Saoudite, dont l’économie a toujours été très dépendante du pétrole. Une sonnette d’alarme retentit dans la Royaume pour arrêter cette stratégie.

Une décision devait être prise en urgence pour éviter l’écroulement de toute l’économie des pétromonarchies. C’est ainsi que le ministre du pétrole saoudien fut limogé le 7 mai 2016. Il est alors remplacé par Khaled A. Asl-Faleh, ancien président directeur général de la Saudi Aramco (compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures). Cet homme de l’ombre, opposé à la stratégie de son prédécesseur, devait maintenant faire face une crise de l’économie saoudienne avec une déficit record de 100 milliards de dollars due à la baisse du prix du pétrole.

Le 30 Novembre 2016, après de longues négociations, l’OPEP et la Russie s’entendirent pour arrêter la frénésie de production dont les résultats ont finalement été un échec. Un accord est signé pour réduire la production de pétrole de 1,8 million de barils par jour (Mb/j) pour faire remonter les cours[vii].

L’entrée en jeu de la Russie, restée jusqu’alors distante et n’exploitant que peu le pétrole de schiste, fit basculer les décisions et l’organisation de la production de pétrole mondiale. De nouvelles considérations géopolitiques entrèrent en jeu. Ainsi, l’OPEP tourna une page en réorganisant sa production mais aussi en liant son destin à celui de la Russie.

Cette alliance, scellée dans un contexte de crise face à la montée en puissance des producteurs de schiste, a été étendu jusqu’en Mars 2020, permettant ainsi à l’OPEP et ses alliés de consolider leur bloc face aux Etats-Unis.[viii]

En Novembre 2018, les Etats-Unis sont devenus un exportateur au niveau du Venezuela ou de l’Angola. Néanmoins, la demande en énergie pour les futures décennies reste inconnue. La demande en pétrole restera-t-elle aussi importante avec l’avènement des énergie renouvelables à grande échelle ? Quels seront les nouveaux renversements géopolitiques avec l’entrée en jeu de puissances telles que la Chine et l’Inde ?

Auteurs : 

Hicham Kadiri, Consultant
Patrice Mallet, Directeur Associé

Sources : 

[i] https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/23-decembre-1973-le-1er-choc-petrolier/

[ii] https://www.lemonde.fr/blog/petrole/2013/10/08/le-court-avenir-du-petrole-de-schiste-vu-par-goldman-sachs/

[iii] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/au-texas-la-nouvelle-fievre-de-l-or-noir_1960460.html

[iv] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/la-chute-du-prix-du-petrole-la-guerre-par-d-autres-moyens_1613597.html

[v] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/la-chute-du-prix-du-petrole-la-guerre-par-d-autres-moyens_1613597.html

[vi] https://www.planete-energies.com/fr/medias/decryptages/l-evolution-du-cours-du-baril-de-petrole-brut

[vii] https://www.connaissancedesenergies.org/opep-un-compromis-et-des-incertitudes-180625

[viii] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-l-opep-et-ses-allies-consolident-leur-bloc-face-aux-etats-unis-6426641


[i] https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-03-avril-2017

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