En août 2015, la loi de transition énergétique pour la croissance verte est publiée au Journal Officiel. L’idée est d’adapter la réglementation nationale sur les énergies et l’environnement aux enjeux climatiques. Des objectifs chiffrés y sont inscrits pour la Métropole comme pour les territoires d’Outre-Mer. La comparaison des objectifs respectifs a-t-elle du sens ? Pas vraiment. Néanmoins, il vaut la peine de décrypter les ambitions de ces territoires ultra-marins français, notamment en matière de mix de production.
 

Transition énergétique dans les DOM-TOM : des objectifs clairs

La France, c’est l’Hexagone mais aussi et évidemment les territoires d’Outre-Mer. Une unité nationale marquée par de fortes spécificités locales. Les terres françaises situées loin du continent européen nous évoquent des plages paradisiaques, des eaux turquoise, de l’eau de coco bue à même le fruit. Des spécificités géographiques, culturelles, juridiques et administratives bien-sûr, mais aussi d’un point de vue énergétique. Les territoires insulaires sont par définition isolés des continents par les océans, ce qui en fait des Zones Non Interconnectées (ZNI), terme utilisé pour caractériser des régions ne bénéficiant pas d’interconnexion au réseau électrique continental. Nul moyen d’importer des électrons par le biais d’un système de transport électrique. Ainsi, ces petits territoires font face à des problématiques complexes d’approvisionnement en énergie et se voient souvent contraints de s’en remettre à l’énergie thermique comme source principale. Ils sont ainsi largement dépendants de ressources fossiles (fioul, charbon et gaz), en très grande partie importées.

 

Pourtant, les sources d’énergie verte ne manquent pas sur ces terres de soleil, entourées d’océans et éventées par les alizés. Rassurons-nous, les énergies renouvelables (EnR) et la dépendance énergétique sont bien les enjeux actuels des collectivités locales en la matière. Et pour cause, la loi sur la transition énergétique et pour la croissance verte prévoit une part des énergies renouvelables à hauteur de 50% dans la production d’électricité locale à fin 2020 – soit dans un peu plus d’un an, et 100% (donc une autonomie énergétique) d’ici à 2030[2]. La Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE), document stratégique de pilotage de la transition énergétique qui doit aider la France à atteindre ses objectifs, intègre bien dans son périmètre les ZNI suivantes : Corse, Réunion, Guyane, Martinique, Guadeloupe, Wallis et Futuna et Saint-Pierre et Miquelon[3]. La PPE de métropole continentale est élaborée par le gouvernement, les PPE des ZNI sont quant à elles co-construites avec les autorités locales. La dynamique a bien été lancée aussi dans les DOM-TOM.

L’exemple et la cadence données par La Réunion sur les énergies renouvelables

Parmi les territoires d’Outre-Mer, La Réunion fait figure de « laboratoire » lorsque l’on parle d’énergies renouvelables. L’île est aidée par ses caractéristiques géographiques : ensoleillement, pluviométrie, reliefs et vents favorisent le développement de l’éolien, du solaire et de l’hydroélectrique. On y exploite également la bagasse : résidu fibreux obtenu une fois qu’on a extrait le jus de la canne à sucre, que l’on incinère dans des centrales thermiques. Ces ressources sont accompagnées de nombreuses initiatives politiques et associatives, de recherches et le secteur voit l’activité d’acteurs privés s’intensifier. Notamment, un investissement de 27 millions d’euros de la part d’Akuo Energy[4], producteur français d’électricité à partir de ressources renouvelables, a permis d’installer autour d’une prison de l’île la centrale dite de Bardzour, terme signifiant « aube naissante » en créole réunionnais. Ce projet, inauguré en 2015 par Manuel Valls alors premier ministre, a trois objectifs :

  • La production énergétique, à partir de 27 000 panneaux solaires pour une puissance installée de 9MW couplés à un système de stockage par batteries lithium-ion,
  • Une production agricole biologique menée dans des serres installées sur le même site, ainsi que de l’apiculture,
  • Et la réinsertion sociale des détenus du centre pénitencier : une vingtaine d’entre eux ont participé à la construction de la centrale, autour d’une dizaine travaillent dans les serres, et certains suivent des formations en apiculture.


Panneaux photovoltaïques à Carosse, Île de La Réunion

La Réunion, terre d’initiatives et d’innovation dans le secteur, a donc vu la part d’énergies renouvelables dans sa production d’électricité atteindre 32% à fin 2018 [5] (18% pour la Métropole), toujours accompagnée de 38% de charbon et de 30% de fioul… Il reste encore des efforts à réaliser pour atteindre les 50% d’EnR en 2020. Quant à l’autonomie totale d’ici 2030 fixée par la loi – donc 100% de renouvelable, elle concerne la production électrique, mais aussi le transport, la climatisation et l’eau chaude sanitaire. Si le secteur de l’électricité va de l’avant, les autres doivent également prendre la vague…

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Nouvelle-Calédonie : les raisons de la sectorisation des ambitions

Un autre territoire d’Outre-Mer, celui-ci situé dans le Pacifique, voit naître de beaux projets dans le secteur : la Nouvelle-Calédonie. Le « Caillou », comme on l’appelle, est régi par un statut institutionnel particulier et a une plus large autonomie que les autres territoires d’Outre-Mer. Sur le plan énergétique, l’île n’est pas comptée dans le périmètre d’application de la PPE. Elle s’est dotée en 2016 de sa propre feuille de route : le Schéma pour la Transition Energétique de la Nouvelle-Calédonie (STENC)[6]. Etablissant le cadre de la politique énergétique du territoire jusqu’en 2030, le STENC a été présenté en tant que contribution dans le cadre des accords internationaux conclus lors de la COP21. Il est établi sur trois axes :

  • La réduction de la consommation d’énergie
  • Le développement des énergies renouvelables
  • La réduction des gaz à effet de serre.


Le barrage hydraulique de Yaté, en Nouvelle-Calédonie, entouré d’une terre rouge typique du sud de l’île, riche en nickel

 

Concernant son mix énergétique, le territoire s’est fixé l’objectif de doubler la part des EnR pour atteindre 100% de la consommation de la distribution publique d’énergie électrique d’ici 2030[6]. C’est un objectif louable, qui fait penser à l’objectif donné par la PPE aux ZNI entrant dans son champ d’application. Néanmoins, il suffit de s’attarder sur le terme « distribution publique » pour se rendre compte que ce n’est finalement pas du tout le même objectif et que la situation n’est pas si simple. En effet, la Nouvelle-Calédonie est connue mondialement pour avoir de riches gisements de nickel. L’industrie minière et métallurgique est le pilier principal de son économie. Un pilier très énergivore. En 2018, la consommation des métallurgistes a représenté environ 2 600 GWh, soit plus de 76% de la consommation totale de l’île[6]. Il paraît alors difficile d’inclure ce secteur dans les ambitions en matière de transition énergétique. Cette industrie, nécessitant un approvisionnement important et continu en énergie - ce que les sources d’origine renouvelable ne pourront guère lui apporter, explique le mix énergétique actuel de l’île : en 2018, l’énergie thermique a représenté 88% de la production totale, au moyen principalement de centrales au fioul lourd et au charbon. Ces ressources fossiles sont par ailleurs intégralement importées d’Australie et d’Asie du Sud-Est.

 

Par ailleurs, en comparant les importations de ressources fossiles consommées avec l’énergie primaire(1) disponible sur le sol Calédonien, le degré de dépendance énergétique obtenu est de 98% (68% à La Réunion, 80% en Guadeloupe et 94% en Martinique[1]). Finalement, les vrais défis de la transition énergétique de la Nouvelle-Calédonie sont clairs :

  • Garantir une sécurité d’approvisionnement en énergie,
  • Réduire la dépendance énergétique et donc notamment la dépendance aux cours internationaux du pétrole et du charbon,
  • Garantir un prix compétitif de l’électricité,
  • Limiter les impacts environnementaux.

Des défis d’autant plus grands à relever que la production minière sera multipliée par 1,8 entre 2016 et 2030 selon les estimations[6]. Les objectifs concernant la production à destination de la consommation publique sont cohérents et les institutions locales ainsi que les acteurs privés semblent être armés pour aider le territoire à les atteindre. En revanche, les objectifs concernant le mix énergétique à destination des industries n’existent tout simplement pas. Encore une fois, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un cas d’école où perspectives économiques et enjeux écologiques restent à concilier.

1. L'énergie primaire est l'énergie disponible dans l'environnement et directement exploitable sans transformation.

Sources :

[1] http://energies-reunion.com/wp-content/uploads/2015/01/BER-2017-ed-2018-Chiffres-Cle%CC%81s.pdf
[2] https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/loi-relative-la-transition-energetique-pour-la-croissance-verte-tepcv
[3] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/programmations-pluriannuelles-lenergie-ppe
[4] https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/bardzour-la-centrale-solaire-qui-reinsere_16278
[5] https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/ile-de-la-reunion-une-vraie-autonomie-energetique-en-question-65868/
[6] https://gouv.nc/dossiers/le-schema-pour-la-transition-energetique-de-la-nouvelle-caledonie
[7] http://www.isee.nc/economie-entreprises/entreprises-secteurs-d-activites/energie-environnement

 

Auteurs :

Axel Darjana, Consultant
Patrice Mallet, Directeur Associé

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