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Malgré une récente tentative de rebond avortée, les mois qui viennent de s’écouler ont vu tout simplement s’effondrer les cours du pétrole. Depuis ses plus hauts de juin 2014, le prix de l’« or » noir a ainsi abandonné près de 60%, avec un baril de brut (WTI) passant de plus 100 $ à près de 40 $.


Evolution du cours spot du WTI (en dollar par baril), 17 mars 2014 – 16 mars 2015

Et puisqu’en France, « on n’a pas de pétrole », certains crient déjà au miracle pour l’industrie française. Energie, transports ou matière première, autant de facteurs de production devenus soudain bon marché et qui doivent à coup sûr venir à la rescousse des marges de nos acteurs industriels.

Il serait difficile de qualifier cette baisse des cours du pétrole de mauvaise nouvelle pour l’industrie. Cependant, son impact global et ses différents effets sont bien plus complexes à appréhender qu’une simple réduction de facture. Surtout, cette « tendance » de marché ne doit pas faire perdre de vue le véritable industriel, sa compétitivité propre.

Un impact sur les coûts à ne pas surestimer

Le pétrole est un facteur de coût important pour l’industrie en tant qu’énergie ou en tant que matière première elle-même (notamment pour la chimie). Dans un article de 19 novembre 2014, le Centre d’observation économique et de Recherche pour l’Expansion de l’économie et le Développement des Entreprises (Coe-Rexecode) chiffré cet impact à 2 milliards d’euros d’économie pour l’industrie française[1].

Toutefois, comme le noté le Coe-Rexecode dans son article, « il est très probable que cet avantage soit rétrocédé en aval sous forme d’une baisse de prix ». Il serait en effet bien ambitieux de penser que les industriels pourront conserver dans leurs comptes les économies réalisées sur les achats de pétrole. En tant que commodité, la baisse des prix du pétrole est un facteur global, qui s’applique à tous les acteurs mondiaux. Aussi, la pression va être forte sur les industriels pour répercuter la chute des prix du pétrole sur les prix pratiqués à leurs clients.

Face à une baisse de coût qui s’applique à tous, les acteurs d’un marché se retrouvent confrontés à un dilemme du prisonnier :

  • Si personne ne baisse ses prix, tout le monde augmente ses marges
  • Mais alors, si un acteur baisse ses prix, il rafle la mise en prenant les parts de marchés de ses concurrents.

Dans cette situation, le plus probable est que tous les acteurs baissent leurs prix avec un effet neutre sur les marges au global.

Un impact sur les revenus à ne pas négliger

A l’inverse, si le pétrole est un facteur de coûts, c’est également un facteur de revenus pour l’industrie française. En effet, les investissements de l’exploration – production pétrolière sont un vecteur non négligeable de contrats pour les carnets de commandes des industriels. On peut penser, bien évidemment, aux acteurs spécialisés du secteur (les « parapétroliers »), mais également à une myriade d’autres fournisseurs, intervenants dans la conception, la construction d’installations pétrolières ou la fourniture d’équipements. Or, avec l’effondrement du baril, les entreprises pétrolières ont pour la plupart décidé de tailler dans leurs budgets d’explorations et de développement de nouveaux gisements afin de réduire leurs coûts et d’éviter d’alimenter la baisse des cours par de nouvelles productions.

A côté de cela, on peut également légitimement se poser la question des principaux pays exportateurs de pétrole. Leurs dépenses, que ce soit dans les infrastructures, les transports ou l’énergie, ont été ces dernières années un débouché important pour nombre de secteurs industriels, contrastant avec la rigueur des budgets de nos Etats occidentaux. D’ailleurs, un coup d’œil aux principaux excédents commerciaux bilatéraux de la France permet de s’en convaincre :


Les 10 premiers excédents et déficits bilatéraux de la France en 2013 en M d’€

Par ailleurs, la rareté – ou plus exactement la « cherté » – de l’énergie est un argument de vente et de différentiation pour les industriels : dans l’énergie (production, transport, utilisation/gestion), les infrastructures ou les transports, autant de secteurs où la pression à renouveler et surtout améliorer ses équipements risque de se voir amoindrie.

La vraie question pour l’industrie est ailleurs

Certes, face à ces quelques arguments, on pourrait rétorquer qu’il faudrait distinguer les secteurs industriels et essayer de mieux y décerner les gagnants et les perdants de la baisse du pétrole. Toujours est-il que la chute du pétrole est le signe d’une production trop abondante, mais également, à l’inverse, d’une demande et d’une économie mondiales – et tout particulièrement européenne – trop faibles, ce qui n’est bon pour aucun industriel.

L’objectif ici n’est pas de dire que la baisse du pétrole est néfaste. C’est un changement, de donne et on peut y voir autant de risques que d’opportunités. Non la baisse du pétrole en elle-même ne relancera pas l’industrie française. Elle ne renforce pas la compétitivité de notre économie, ni de nos industriels face à leurs concurrents. La question qui se pose est de savoir si cette baisse du pétrole (et d’autres commodités) ; mais également la baisse de l’euro ou la baisse du coût du capital (notamment alimenté par l’action de la BCE) sont susceptibles de créer un « alignement des planètes » en Europe à même de relancer la confiance de l’économie et de donner le coup d’envoi d’un cycle de consommation et d’investissement en Europe. En une phrase, est-ce que les économies réalisées sur le pétrole ou le coût du capital vont se traduire par plus de dépenses des agents économiques en Europe sur d’autres postes.

Et même dans ce cas, l’effet global ne compte pas tellement, en tous cas pas tant que les impacts relatifs. Car il ne faut pas s’y tromper, les gagnants de cette hypothétique reprise seront les mêmes qui tirent aujourd’hui leur épingle du jeu dans la crise. Les industriels et les économies capables de se différencier ; par leur compétitivité, leur réactivité, leur capacité d’innovation. Une façon de dire que dans les réussites industrielles il y a souvent beaucoup plus de travail et que de miracles.

 

[1] « Quel est l’impact de la baisse du prix du pétrole pour les différents secteurs de l’économie en France ? », http://www.coe-rexecode.fr/, 19/11/2014

Auteur :
Benjamin Alle, Consultant