Le nucléaire est la seule énergie dite « zéro-carbone » permettant de produire de l’électricité en masse et sans intermittence. Raison pour laquelle, le nucléaire produit aujourd’hui environ 70% de l’électricité en France. Cependant, le parc nucléaire français vieillit, ce qui va mener la France dans une ère de déconstruction importante dans les années à venir. Quelles sont les perspectives de déconstruction en France ? Pourquoi s’agit-il d’une filière stratégique pour la France ? En quoi Chooz A est-elle une étape clé pour la filière française ? Quels sont les enjeux de la déconstruction ? Notre dossier thématique sur la déconstruction nucléaire répondra à ces questions.

La majorité des réacteurs actifs va atteindre 40 ans d’ici 2030. De plus, la Programmation Pluriannuelle de l’Energie a fixé un objectif de réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique français à 50% d’ici 2035. Ces deux facteurs vont mener à une vague de démantèlements simultanés dans les années à venir, à commencer par les 14 réacteurs à arrêter d’ici 2035. Cette vague de déconstruction va indéniablement se traduire par plusieurs enjeux.


Enjeu #1 : organiser une filière de la déconstruction pour gérer les capitaux humain et matériel
 

La Programmation Pluriannuelle de l’Energie prévoit l’arrêt de 14 réacteurs à l’échéance de leur cinquième visite décennale, ce qui conduirait à arrêter 2 réacteurs par an entre 2029 et 2035, rendant l’organisation des chantiers difficile.

En effet, cette juxtaposition des chantiers implique qu’un grand nombre de ressources humaines compétentes devront être disponibles simultanément et que les acteurs de la déconstruction devront disposer de matériels, d’outils et de machines en quantité suffisante. Par ailleurs, le large volume de projets de déconstruction obligera les acteurs du secteur à travailler avec un rythme soutenu et tout retard pourra provoquer de lourdes répercutions sur l’ensemble des projets.

Les exploitants devront donc se préparer à cette montée en charge afin de garantir une bonne répartition des ressources matérielles et humaines et la tenue des plannings.

D’autre part, il ne s’agit pas seulement de 14 réacteurs à arrêter. 50 des 56 réacteurs actuellement actifs atteindront 40 ans (durée d’exploitation prévue d’une centrale) d’ici 2030, ce qui devrait conduire à une seconde vague de déconstruction. Cette contrainte pourrait être allégée par le prolongement de la durée de vie des centrales via un programme de « grand carénage » qui porterait éventuellement les INB à 50 ou 60 ans.

Enjeu #2 : financer un vaste programme de déconstruction de centrales nucléaires

Le démantèlement d’un Réacteur à Eau Pressurisés (REP) coûte entre 350 et 500 M€ et le démantèlement de l’ensemble des réacteurs déjà arrêtés et des 56 encore actifs était estimé à 60 Md € par Sylvain Granger, directeur déconstruction et déchets d’EDF, en 2017. La déconstruction des 14 REP à arrêter d’ici 2035 devrait coûter, sur cette base, entre 5 et 7 milliards d’euros.  

Par ailleurs, l’arrêt de l’exploitation de ces centrales nucléaires (qui pourraient techniquement être exploitées plus longtemps) prive l’exploitant d’une source sure et rentable de revenus.

Il est donc clé d’anticiper pour faire face à l’investissement requis pour déconstruire les 14 réacteurs prévus d’ici 2035 et de trouver des méthodes qui permettront de faire baisser les coûts de la déconstruction, à l’instar de la construction des réacteurs par paire.

Enjeu #3 : assurer les capacités de gestion des déchets liés à la déconstruction

Le démantèlement des centrales produit un grand nombre de déchets (gravats, ferrailles, déchets de déconstruction, déchets technologiques et de filtration, pièces et composants métalliques provenant du réacteur). La gestion des déchets comprend des activités diverses de tri, traitement, conditionnement, de transport et de stockage. Ce dernier représentera un enjeu majeur dans les années à venir : le Centre industriel de regroupement, d'entreposage et de stockage (Cires) a atteint 63,4% de sa capacité de stockage fin 2020 et pourrait arriver à saturation avant la fin de la décennie [1].

Afin de pallier la saturation du Cires, qui pourrait retarder les projets de démantèlement, plusieurs solutions peuvent être mises en place :

  • La création de nouveaux sites de stockage par l’ANDRA
  • Des extensions de capacité pour les Cires existants
  • La valorisation d’une partie des déchets métalliques TFA (très faible activité) afin de les recycler et les réutiliser. En effet, « les producteurs évaluent sur la période 2015-2070 à plus de 900 000 tonnes la masse de déchets TFA potentiellement valorisables » [2]. A ce jour, seuls quelques-uns de ces déchets étaient recyclés sur le site industriel Centraco de Cyclife. Afin de voir plus grand, les exploitants, EDF et Orano, travaillent actuellement sur des projets de technocentres, dont le plus abouti est pour l’instant celui de Fessenheim. Bien que ces projets ne soient pas encore finalisés, l’ASN et le Gouvernement soutiennent cette solution [3].

Enjeu #4 : accompagner les impacts locaux, au niveau des centrales et des alentours

Le passage de l’exploitation à la déconstruction des installations nucléaires nécessite une réorganisation des postes et des compétences, tant internes qu’externes. Ce changement d’organisation au sein des centrales nucléaires constitue un enjeu à ne pas négliger.

Par ailleurs, la déconstruction implique un impact économique important sur les emplois indirects et les collectivités qu’il s’agit d’accompagner. A titre d’exemple, les revenus de 5 000 personnes dépendaient de la centrale nucléaire de Fessenheim, tandis que celle de Tricastin, inclue dans la liste des 14 réacteurs à arrêter d’ici 2035, génère plus de 6 500 emplois directs et indirects. La SFEN indique que « une centrale nucléaire en démantèlement représente 10 fois moins d’emplois qu’une centrale nucléaire en exploitation » [4].

Le démantèlement d’une filiale est donc un sujet sensible en termes d’emplois et ce projet doit être co-construit avec l’Etat et les collectivités territoriales afin de maîtriser l’ensemble des impacts sociaux. L’Etat français s’est ainsi engagé à compenser à hauteur de 32 millions d’euros les pertes de recette du territoire par suite de l’arrêt des réacteurs de Fessenheim [5].

Enjeu #5 : se positionner sur le devant de la scène internationale en matière de déconstruction

Le grand nombre de déconstruction à venir en France constitue un vrai défi industriel et crée par la même occasion une voie vers la scène internationale. En effet, chaque démantèlement permettra aux acteurs du marché d’accroître leur expérience, sur laquelle ils pourront ensuite capitaliser. Ce savoir-faire leur permettra ainsi de constituer une filière d’excellence de la déconstruction et d’exporter leur expertise à l’international, notamment sur la déconstruction des REP.
L’activité internationale, au-delà de générer de la croissance pour les acteurs de la filière, est un levier pour stabiliser l’occupation des ressources de la filière de déconstruction, qui n’est pas linéaire sur le seul sol français.
Les exploitants vont donc être confrontés à des enjeux économiques et temporels majeurs qu’il s’agira d’anticiper afin d’inscrire la déconstruction française comme un modèle de réussite.

Sources :
 [1] Rapport d’information annuel Cires, 2020 : https://www.andra.fr/sites/default/files/2021-06/Rapport%20Cires%202020.pdf
[2] Dossier du maître d’ouvrage pour le débat public sur le plan national de gestion des matières et des déchets radioactifs, 5ème édition du PNGMDR, copublié par le Ministère de la transition écologique et solidaire et l’Autorité de Sûreté Nucléaire : https://pngmdr.debatpublic.fr/images/DMO-synthese/DMO.pdf
[3] ASN, note d’information « L’ASN rend son avis sur la gestion des déchets de très faible activité (TFA) » https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Gestion-des-dechets-de-tres-faible-activite-TFA
[4] SFEN, « Une filière porteuse d’emplois dans les territoires » : https://www.sfen.org/rgn/filiere-porteuse-emplois-territoires  
[5] Communiqué de presse « fermeture de Fessenheim : les engagements pris par l’état pour garantir les ressources du territoire sont tenus » par le ministère de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/fermeture-de-fessenheim-les-engagements-pris-par-letat-pour-garantir-les-ressources-du-territoire

Auteurs :
Marie-Anne Massardier, Consultante
Julien Bos, Manager
Emmanuel Autier, Partner

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