Après l’arrêt de la première tranche, le 22 février 2020, ce fut au tour du deuxième réacteur de Fessenheim de fermer le 30 juin. Cet événement historique, nouvelle étape pour EDF sur la voie de la déconstruction pose néanmoins de nombreuses questions.

Au vu de l’urgence climatique, la diminution des gaz à effet de serre est un des enjeux majeurs de notre époque. Pour y répondre, la politique énergétique française se traduit par un ensemble de lois et feuilles de route. On peut ainsi citer la Loi de Transition Energétique pour la Croissance Verte, au travers de sa feuille de route Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC 2) et de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE 2) ou encore la loi Energie-Climat du 8 novembre 2019.  Ces lois ont pour ambition d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, la réduction de 40% de la consommation des énergies fossiles entre 2012 et 2030 notamment via l’arrêt des centrales à charbon d’ici 2022, et l’accroissement de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique.

Les centrales nucléaires sont des installations permettant de produire de l’électricité en masse dite « zéro-carbone » sans intermittence. Dans ce contexte, n’était-ce pas une erreur de fermer un outil de production massif, opérant en toute sûreté et qui est de plus décarboné ?

En effet, le nucléaire est un moyen de production sûr ; il n’y a pas eu d’incident nucléaire significatif depuis 1980 en France et les opérations de maintenance des centrales ont prouvé leur efficacité pour assurer la sûreté des installations et prolonger leur durée de vie. Le rapport de l’ASN sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection sur l’année 2019 indique que le niveau est « satisfaisant » et particulièrement celui de Fessenheim[1]. Bien qu’elle fût la centrale la plus vieille du parc français, « l’installation se situe favorablement par rapport à la moyenne nationale dans les domaines de la sûreté et de l’environnement, et dans la moyenne dans le domaine de la radioprotection » et elle aurait, par conséquent, pu être exploitée encore plusieurs années. De plus, une note d’information de l’ASN a dressé un bilan des contrôles réalisés lors de la crise du COVID-19 et souligne qu’EDF a su maintenir le niveau de sûreté attendu tout en adaptant son organisation pour répondre aux risques sanitaires[2].

Par ailleurs, avec 12,3 TWh produits en 2019, la centrale de Fessenheim fournissait à elle seule plus de 2% de la production électrique en France et l’équivalent de 90% de la consommation annuelle de l’Alsace[3]. La capacité de production de Fessenheim était donc un réel atout, sur le plan national et régional, qu’il faudra remplacer.

Cette production massive d’électricité procurait également à la région de grandes retombées économiques avec environ 930 agents EDF et prestataires permanents, près de 2000 emplois directs et indirects, auxquels s’ajoutaient les prestataires ponctuels, ce qui contribuait à l’essor régional avec des taxes et redevances locales à échelle de près de 48 millions d’euros en 2019[4].

Par conséquent, dans un contexte rendu encore plus difficile avec le COVID-19, la fermeture de la doyenne des centrales françaises risque d’avoir des conséquences économiques et sociales non négligeables pour les alsaciens.

Cependant, même si on peut déplorer l’arrêt des réacteurs de Fessenheim, EDF a la possibilité de transformer cette fermeture irréversible en une opportunité.

En effet, la fermeture de Fessenheim marque un tournant dans le cycle des démantèlements de réacteurs à eau pressurisée (REP) que va devoir réaliser EDF. C’est donc un événement historique qui marque surtout l’ouverture vers le nouveau marché qu’est la déconstruction de ce type de centrales. Ce marché va d’autant plus se développer que la PPE prévoit la fermeture, en France, de 14 autres réacteurs d’ici 2035.

Avec 48 réacteurs sur les 56 du parc français (Fessenheim déduit) qui atteindront les 40 ans (durée moyenne de l’exploitation d’une installation nucléaire) avant la fin de la décennie, la croissance du marché de la déconstruction en France est inéluctable. Le démantèlement de Fessenheim est donc l’occasion pour EDF de poursuivre la constitution d'une filière d’excellence française de la déconstruction nucléaire et de se préparer à ce défi industriel de grande ampleur.

Par ailleurs, le démantèlement de Fessenheim permettra à EDF de disposer d’un retour d’expérience supplémentaire sur le démantèlement de REP après celui issu de Chooz A. Or, le marché mondial de la déconstruction est évalué à 200 milliards d’euros[5] d'ici 2050 et porte majoritairement sur les REP avec 298 unités en fonctionnement aujourd’hui dans le monde et 59 arrêtées à juin 2020[6]. Le démantèlement de Fessenheim sera donc une opportunité permettant à EDF de continuer à se positionner comme un acteur majeur de la déconstruction nucléaire non seulement en France, mais également d’exporter son expertise à l’international.

Rappelons pour conclure, que le nucléaire reste une source d’énergie indispensable au sein du mix énergique mondial pour atteindre les objectifs de neutralité carbone. Raison essentielle pour laquelle la France doit aujourd’hui rentrer dans une nouvelle phase avec le renouvellement de son parc nucléaire, entrainant à ses côtés toute une filière d’excellence française.


Auteurs :
Marie-Anne Massardier, Consultante
Thibaut Thuin, Consultant
Julien Bos, Manager
Emmanuel Autier, Partner

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