• 04/12/2025

Depuis quelques années, le transport aérien européen est le théâtre d’une concentration progressive des compagnies au sein de quelques grands groupes. Lufthansa Group, IAG (International Airlines Group) et Air France-KLM dominent progressivement un marché historiquement morcelé.

L’année 2025 a été particulièrement riche en actualités : l’acquisition d'ITA Airways par Lufthansa en janvier, la prise de participation par Air France-KLM à hauteur de 19,9% de SAS en août, l’annonce du rachat de 26% d’Air Europa par Turkish Airlines cet été, ou encore les discussions avancées autour du rachat de TAP Air Portugal par Lufthansa et le groupe Air France-KLM, révèlent une dynamique de fond. Si la logique économique de ces mouvements paraît évidente, elle pose aussi la question de l'équilibre du ciel européen, de la concurrence, et du rôle des institutions européennes face à cette reconfiguration.

Une dynamique historique vers la consolidation

La fragmentation du transport aérien européen trouve ses racines dans l'après-guerre, où chaque État avait sa compagnie nationale, souvent subventionnée, avec une flotte, un réseau et une identité propre. Il faudra attendre la fin des années 1980 pour voir l'Union européenne amorcer une libéralisation progressive du secteur. L'établissement du "marché unique du ciel" dans les années 1990 permet à toute compagnie européenne de voler entre deux villes de l'UE, même hors de son pays d'origine.

Cette ouverture à la concurrence entraîne une première vague de consolidation. British Airways et Iberia fusionnent en 2010 pour former IAG, qui intègre ensuite Vueling (2013), Aer Lingus (2015) et crée la marque Level en 2017. Lufthansa, de son côté, agrège SWISS (2005), Austrian Airlines (2009) et Brussels Airlines (2017). Air France et KLM, pionniers de cette consolidation, avaient fusionné en 2004, posant les bases du modèle multi-hub.

La crise financière de 2008 puis la crise du COVID-19 ont servi de catalyseurs. La pandémie a vu le trafic aérien européen chuter de plus de 60 %, entraînant des pertes cumulées de près de 30 milliards d'euros pour les compagnies européennes. Beaucoup ont survécu grâce aux aides publiques ou aux fusions. La faillite d'Alitalia a ouvert la voie à la création d'ITA Airways en 2021, rachetée à 41% par Lufthansa en 2023, pour environ 325 millions d'euros. TAP Air Portugal, stratégique pour les liaisons transatlantiques, fait l'objet de convoitises : Lufthansa, Air France-KLM et IAG ont tous manifesté leur intérêt. Air Europa, quant à elle, intègrera officiellement en 2026 le giron de Turkish Airlines pour un montant de 275 millions d’euros.

Les logiques économiques et stratégiques de la concentration

La première justification de cette consolidation est évidemment économique. En regroupant des compagnies, les groupes peuvent mutualiser un grand nombre de coûts : maintenance, services IT, formation des équipages, flotte, carburant. L'effet de taille joue également dans les négociations avec les constructeurs (Airbus, Boeing), les fournisseurs ou les aéroports. Par exemple, Lufthansa Group exploite une flotte combinée de plus de 735 appareils (fin 2024), ce qui lui donne un levier d'achat considérable.

Sur le plan réseau, la consolidation permet de mailler plus finement le territoire européen et de mieux connecter les hubs. Lufthansa voit dans Rome un hub méditerranéen complémentaire de Francfort et Munich, tandis que pour Air France-KLM, qui dessert déjà plus de 300 destinations, l'enjeu est de maintenir une couverture mondiale efficace depuis ses bases de Paris-CDG et Amsterdam-Schiphol.

Sur le plan concurrentiel, la consolidation est une riposte directe à l'expansion des low-cost. Ryanair est devenue en 2023 la première compagnie européenne en passagers transportés (183,5 millions), loin devant Lufthansa, IAG ou Air France-KLM. Face à ce décalage, les groupes répondent par le développement de leurs propres filiales low-cost : Transavia, Eurowings, Vueling. Cette structure multi-marque permet de segmenter les marchés tout en optimisant les coûts.

Une stratégie qui porte ses fruits ?

Les résultats financiers des grands groupes européens montrent que la stratégie de consolidation a jusqu'à présent renforcé leur résilience. Lufthansa Group a affiché en 2023 un chiffre d'affaires de 35,4 milliards d'euros et un résultat net de 1,67 milliard — une performance remarquable deux ans seulement après avoir été renfloué par l'État allemand. Air France-KLM a dégagé un bénéfice net de 934 millions d'euros en 2023, grâce à une forte reprise du trafic long-courrier et à une réduction de sa dette nette de près de 2 milliards d'euros. IAG, de son côté, a terminé l'année avec un bénéfice de 2,7 milliards d'euros, porté notamment par la rentabilité d'Aer Lingus et de British Airways.

Au-delà des chiffres, la consolidation a permis de stabiliser des compagnies historiquement fragiles. SWISS, intégrée au groupe Lufthansa, est redevenue rentable dès 2007. KLM, mal en point au début des années 2000, a pu être redressée grâce à la fusion avec Air France. Brussels Airlines, longtemps déficitaire, commence à voir les fruits de son intégration progressive.

Les enjeux et les limites de cette concentration

Mais cette dynamique n’est pas sans poser de questions. Le risque d’oligopole plane sur le ciel européen. Avec trois groupes concentrant la quasi-totalité des compagnies historiques, la concurrence réelle pourrait être menacée sur certains axes.

Autre enjeu : l'avenir des compagnies nationales résiduelles. Finnair, LOT, Croatia Airlines ou Air Baltic sont autant de cibles potentielles pour les grands groupes. Leur intégration pose la question de la survie d'identités aériennes nationales, très ancrées dans les cultures locales.

Le volet social est aussi crucial : les restructurations induites par ces fusions entraînent souvent suppressions de postes, transferts de personnel, harmonisations salariales par le bas. En Allemagne, les syndicats de pilotes ont organisé plusieurs grèves entre 2022 et 2024 pour protester contre la croissance de la filiale Discover.

Enfin, cette consolidation relance le débat sur le rôle de l'Union européenne. Faut-il favoriser l'émergence de "champions européens" capables de rivaliser avec les majors américaines (Delta, United, American) ou les mastodontes du Golfe (Emirates, Etihad, Qatar Airways), d’autant plus que ces derniers opèrent dans un environnement beaucoup plus favorable tant au niveau des taxes que des coûts de kérosène ? Ou au contraire, maintenir une politique de concurrence stricte au nom des intérêts des consommateurs ? L'équilibre entre efficacité industrielle et pluralisme de l'offre reste précaire.

Le rôle pivot de la Commission européenne

La Commission européenne joue un rôle central dans le processus de consolidation. Chaque projet de rachat est examiné par la DG COMP sous l’angle des règles de concurrence. L’autorité évalue notamment :

  • L’impact sur les parts de marché des liaisons affectées ;
  • Le niveau de concentration des slots dans les grands hubs ;
  • La possibilité pour d’autres compagnies d’entrer sur le marché concerné ;
  • L’intérêt des consommateurs en termes de prix, d’offre et de qualité de service.

Conclusion

La consolidation du transport aérien européen est en marche. IAG, Lufthansa et Air France-KLM ont, en deux décennies, structuré un marché longtemps éclaté. Si cette recomposition répond à des logiques industrielles et à des défis concrets, elle soulève aussi des interrogations majeures. Le risque de réduction de la concurrence, les impacts sociaux, et les tensions politiques autour des compagnies nationales sont autant de lignes de fracture à surveiller.

Le rôle des institutions européennes sera crucial dans les années à venir : arbitrer entre consolidation et pluralisme, entre efficacité économique et souveraineté nationale. Le ciel européen, plus que jamais, est l’objet d’une bataille stratégique dont les passagers, les Etats et les salariés observeront de près les conséquences.

Auteur :
- Christian Poux, Consultant chez BearingPoint

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