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Isabelle Colin, fondatrice et CEO d’Eco&Logic, une startup spécialisée dans l’écoconduite a accepté de répondre à nos questions dans les locaux du CA Village. Elle nous parle de sa startup, ses projets tout d’abord et de sa vision de la femme entrepreneur en France en deuxième partie. 

La startup

BearingPoint (B). Repartons de votre pitch, qu’est-ce-que Eco&Logic et quelle est son histoire ?

Isabelle Colin. Le principe d’Eco&Logic, depuis sa création en 2010, est de proposer une solution couplant géolocalisation et écoconduite pour une conduite « économique et logique », d’où le nom de la société. Notre cœur de métier est la gestion de la mobilité. Notre solution est d’offrir une gamme complète aux professionnels leur permettant d’optimiser les coûts de leur flotte de véhicules et diminuer les risques routiers.

La mobilité a beaucoup évolué ces 5 dernières années et il y a 3 ans nous nous sommes tournés vers la réalité augmentée, technologie d’avenir, en créant nos lunettes ELARIE ©. Les objets connectés font partis de notre savoir-faire depuis la création de la société. Nous étions deux fondateurs et aujourd’hui l’équipe a grandi, nous sommes 7 associés : chacun fait bénéficier la société de son expérience : informatique, IT, marketing, graphisme, design etc …

BearingPoint. Pouvez-vous nous donner des exemples d’applications concrètes d’Eco&Logic ?

Isabelle Colin. Le principe est simple : l’utilisation de la géolocalisation permet d’optimiser les flottes de véhicules et mieux organiser les tournées. Cela limite les kilomètres superflus. Couplée à la formation d’écoconduite, cela permet en sus de diminuer la consommation de carburant grâce à de meilleures pratiques de conduite. Un boitier dans le véhicule informe le conducteur s’il est bien en mode éco conduite et ce en temps réel. On est sur une approche pédagogique, le conducteur est au cœur du dispositif, les résultats sur lui sont évidents : moins de stress, moins de fatigue, moins d’accident. Tout le monde y gagne, le collaborateur comme l’entreprise, sans oublier le client final. Nous travaillons en partenariat avec l‘Automobile Club Prévention pour les audits de conduite et les formations à l’éco conduite et prévention des risques routiers.

B. Concrètement, quels sont vos produits ?

B. Pouvez-vous nous parler de votre produit : les lunettes à réalité augmentée Elarie© qui pourrait intéresser nos clients du secteur de l’énergie? 

I. Nous sommes partis d’un constat simple : pour les motards par exemple, utiliser un GPS est compliqué voir dangereux parfois, d’où l’intérêt d’imaginer un GPS avec affichage dans le champ de vision. Nous concevons un prototype de lunettes qui puissent entrer dans le casque de moto en affichant les principales informations de conduite (vitesse, GPS, zones de danger, etc.).

Il n’y aura pas qu’une application GPS, le but de la lunette est d’être utilisable dans tous les secteurs d’activités. Nous avons été sollicités dans le domaine de l’énergie pour faciliter le travail des techniciens. Les contraintes techniques sont nombreuses et nous avons réalisé un 1er prototype pour un grand compte. Riche de ce retour d’expérience, nous avons réalisé un prototype totalement différent, basé sur la réalité augmentée mais qui n’est pas une lunette. Il sera présenté très prochainement avec toutes ses fonctionnalités. Nous recevons beaucoup de sollicitations dans différents secteurs : le secteur de l’énergie, les ministères, le secteur agricole, etc. La lunette plait car son design est très différent des autres lunettes existantes.

 B. Vous avez gagné un prix pour ces lunettes, n’est-ce-pas ?

I. Oui ! Et le design des lunettes n’y est pas pour rien… Nous n’avions pas encore levé de fonds à cette époque et j’y suis allée au culot en contactant Damien Fourgeaud, le designer de Lissac. Il est motard et aime les challenges, il a accepté tout de suite le défi ! C’est notamment ce design qui nous a permis en mars 2014 de décrocher le prix «  Solution Innovante Grand Public » lors de la 4e Nuit de l’Entreprise Numérique. Durant ce concours nous avons été repéré par Eric Dewilde (directeur licensing du crédit agricole) il nous a proposé de postuler à la future pépinière le CA Village qui allait ouvrir en juin 2014. Dès octobre 2014, Microsoft a proposé de devenir notre parrain et c’est Alain Crozier, PDG de Microsoft France, qui s’est occupé de nous. Nous avons reçu la visite dans nos bureaux de Susan Hauser, Corporate Vice President de Microsoft, en mars 2015. Un moment d’échange autour des lunettes HOLOLENS et ELARIE qui restera gravé dans ma mémoire.

B. Quels sont les prochaines étapes sur ce produit ?

I. Les contraintes techniques sont très importantes, notamment les batteries et la stabilité d’affichage. Nous ne prévoyons pas de commercialisation en 2016, il faut continuer à améliorer le produit et faire des tests avec nos clients.   L’autre prototype de réalité augmentée que nous avons développé, spécialement pour le BtoB, sortira avant les lunettes car il répond à un besoin client sur lequel nous travaillons depuis plusieurs mois. Nous avons déjà signé avec deux clients sur ce nouveau produit, dont l’un dans le secteur énergie, et espérons finaliser une 3eme signature avant la fin de l’année également dans le secteur énergie. En attendant de vous révéler les fonctionnalités du produit voici déjà son nom en avant-première OXFI© ! un peu de teasing (rires).

B. Quelles ont été les étapes de financement d’Eco&Logic ?

I. Les premiers fonds ont été levés en juillet 2014 auprès de business angels privés pour un montant de 120 k€. Nous avons ensuite bénéficié d’un prêt innovation et d’un prêt d’amorçage, pour un montant de 260 k€ grâce à la BPI et un autre business angel nous a rejoint pour un montant de 20 k€.   Ces 400 000€ levés nous ont permis de réaliser nos prototypes, maintenant il faut passer à la phase industrialisation, pour ce faire nous allons présenter notre dossier à des VC (venture capital) en septembre pour un montant de 500 k€ sachant que la BPI souhaite continuer à nous accompagner.    

B. Aujourd’hui, les grands groupes travaillent à plus de collaboration avec les startups, quelle en est votre vision, notamment dans le secteur de l’énergie ?

I. C’est vrai que les grands groupes nous écoutent avec intérêt et les schémas d’investissement, ou de commandes produits, sont longs en France, très longs, trop longs. Les États-Unis ont une longueur d’avance sur nous en matière d’investissement : ils investissent sur les idées alors qu’en France, on investit plus volontiers sur un prototype.   Des évolutions sont visibles. Air Liquide et Engie, par exemple, ont su accélérer leurs processus pour l’accès à l’innovation. Pour les autres, le temps de prise de décision ralentit les collaborations. Et pourtant l’innovation, il faut la saisir vite, elle est mondiale et évolue sans cesse. Certains groupes, par exemple, pensent avoir un processus de décision rapide et pourtant il est de plus de 9 mois voir un an ! Un autre point, les délais de paiement sont très difficiles pour les startups. Cela doit évoluer pour que la France reste à la pointe de l’innovation. Il faut un paiement à la commande pour faciliter la sortie du produit très rapidement.   En tant que dirigeante de startup, l’idéal pour moi est d’avoir en face de moi une direction de l’innovation capable de valider et de sortir un bon de commande en 1 semaine, cela laisse rêveur je sais (rires). Certains grands groupes  en sont capables et le font, j’en ai eu la preuve et je les en remercie !

Être une femme entrepreneur

Une interview, deux facettes. Nous voici dans la deuxième : nous avons demandé à Isabelle de partager son expérience en tant que femme entrepreneur.

B. En 30ans, on passe de 30% de femmes entrepreneurs à 40% (source INSEE). Pourtant dans les milieux technologiques, on observe encore seulement très peu de femmes. On a le sentiment que le sujet est souvent débattu, pensez-vous que c’est un sujet sur lequel se pencher ?

I. Absolument ! Au CA Village seulement 1/5 des startupeuses sont des femmes ! Globalement dans tous les secteurs de l’innovation, on observe encore que très peu de femmes. Je ne suis pas féministe mais je suis sensible au sujet car aujourd’hui en France, c’est dur de pénétrer le marché lorsqu’on n’a pas le bon diplôme (ingénieur, grandes écoles …) mais aussi dur lorsqu’on est une femme !

B. Le véritable challenge de l’entreprenariat au féminin est l’accès au financement : les femmes lèvent moins de fonds que les hommes et souvent, les levées de fonds sont plus faibles. Pourquoi ?

I. Oui, je pense que les investisseurs vont être beaucoup plus attentifs aux facteurs de risque s’il s’agit d’un projet porté par une femme. En présentation de mon dossier d’investissement, on m’a un jour dit : «  vous êtes une femme, comment allez-vous porter le projet ? ». Je n’ai jamais vraiment compris quel était le fond de la question, j’ai donc répondu de la même façon que l’aurait fait un homme, (rires).

Mais avant tout je pense que les femmes lèvent moins de fonds car les projets portés sont différents des projets masculins, souvent plus tournés industriels, technos, et international.

B. Le journal La Tribune avance dans un article publié en aout 2015 dédié à l’incubateur Paris Pionnières, créé en 2005 pour aider les femmes entrepreneures à lancer leur startup : « Aujourd’hui encore, 64% des femmes craignent d’entreprendre car elles pensent qu’elles n’ont pas les compétences… ».Par manque de confiance en elle, les femmes sont-elles moins pushy en pitch investisseur ?

I. Oui, c’est probable, le coté émotionnel est par nature plus prononcé chez une femme, surtout au début du pitch. En tant que femme à la tête d’une startup, je vais insister pour présenter mon équipe ce qui est primordial pour moi. Un homme ira sans doute droit au but.

Mon expérience me dit qu’une femme devra convaincre deux fois plus, un homme sera plutôt jugé sur ses compétences techniques. Une femme, on lui demandera souvent plus de preuves, surtout dans les milieux très technos. Je ne sais pas si on peut parler de défiance, mais les pitchs homme/femme sont présentés différemment c’est certain.

B. D’ailleurs, des femmes montent leur collectif de startups (Incubateur Paris Pionnières, Femmes investisseurs,…) pour aider les startupeuses a démarré. Avez-vous personnellement été confrontée à des différences de traitement ?

I. J’ai eu l’occasion de rencontrer quatre investisseurs, trois hommes et une femme, et j’ai observé des différences dans les questions et remarques posées. Les hommes et les femmes n’ont pas la même sensibilité. Or pour investir, c’est une évidence, l’investisseur doit forcément être sensible au projet : s’il est un homme ou une femme, le verdict ne sera pas le même. Et peu importe que le porteur du projet soit une femme ou un homme !

Une femme entrepreneur séduira peut-être plus facilement un investisseur femme car le projet sera plutôt féminin. C’est pour cela que ces collectifs se construisent.

Mais au-delà d’attribuer des fonds, l’objectif de ces collectifs est surtout de faire prendre confiance aux femmes qui entreprennent : « allez-y les filles, osez, croyez en votre idée ! ». Pour réussir devant les investisseurs, il est important que les femmes osent : prennent leur idée et la défendent. Il y a de très beaux exemples de réussite en France comme à l’international.

B. Pour finir, avez-vous des anecdotes particulières à nous raconter ?

I. Oui, il m’est arrivé des sacrés fous rires suite à des remarques.
Par exemple, on m’a demandé une fois si mes talons seraient assez robustes pour supporter un tel projet ? mesurant 1m80 j’ai simplement répondu que cela me permettait de ne jamais perdre de vue mes concurrents (rires).

Je pense que c’est surtout une histoire d’éducation et de respect. Heureusement aujourd’hui les choses vont quand même de mieux en mieux, les différences se font moins sentir, il y aura toujours d’éternels machos, et il y aura toujours des femmes pour entreprendre et leur montrer qu’ils auraient dû leur faire confiance.

Propos recueilli par Giulia Zanone et Isabelle Viennois, le 21 juin 2016

Auteur:
Giulia Zanone, Senior Consultant
Isabelle Viennois, Senior Manager

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